Votre Maman de Grumberg, une ode à la vie, un devoir de mémoire, bouleversant

Votre Maman © DR

Au Studio Hébertot, Wally Bajeux met en scène avec poésie et pertinence, l’excellente pièce de Jean-Claude Grumberg, Votre Maman, offrant ainsi à Colette Louvois, un rôle à la mesure de son talent.

Une maman est l’être qui compte le plus dans la vie. Elle est là pleine d’amour pour nous protéger, nous guider, nous aimer. Même si un papa est un héros, elle est l’être référent qui fera qu’à jamais nous demeurerons un enfant. Alors quand la vieillesse s’installe, que l’enfant devient le parent, on s’accroche à ce lien qui nous a construit et accompagné. Cette mère, on l’a détestée parfois, au détour d’une phrase, d’une réflexion, mais on l’a chérie. Et l’on sait que lorsqu’elle partira, nous nous retrouverons pauvres orphelins, attendant qu’elle revienne, et que nos dimanches n’auront plus jamais le bon goût de la tarte aux pommes !

C’est aujourd’hui dimanche, toi ma jolie maman

Celle de la pièce de Grumberg est la nôtre, quel que soit notre vécu. C’est une maman prise dans le grand âge et qui a dû être placée en EHPAD – Établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes. En maison de retraite ou en asile selon les époques ! Elle ne reconnaît plus son fils. Trop pris par son travail pour venir la voir, aime-t-elle fièrement le rappeler ! Pourtant, il vient tous les jours. Il en a besoin.

C’est lui qui paye pour qu’elle soit bien traitée dans cet ultime endroit. Il a appris à faire avec les trous de mémoire de sa mère qui le confond souvent avec le directeur. Cet homme qui lorsqu’il parle d’elle à son fils dit à tout bout de champs : Votre maman ! Car c’est ainsi dans les institutions, on ne dit pas votre mère, mais votre maman. Vous rattachant ainsi à ce lien que certains peuvent qualifier d’infantilisant et que d’autres diront de personnel.

Sénile mais pas dupe
Vote manam © DR

Elle est chouette la maman de Grumberg ! Elle n’aime pas que ses voisines débarquent dans sa chambre pour utiliser ses toilettes privées et n’hésite pas à utiliser son parapluie comme arme de défense. Bien que valide des jambes, elle n’a aucun scrupule à utiliser la chaise roulante du seul voisin, qui lui est impotent (et oui les hommes vivent moins longtemps). Par ces facéties de vieille dame indigne, elle fait tourner en bourrique le directeur qui n’aspire qu’à une gestion au carré de son établissement et doit faire face aux nombreuses restrictions budgétaires.

La mémoire ne flanche jamais vraiment

La vieillesse fait souvent que la mémoire, oubliant le présent, se fait lointaine. Ce n’est pas pour rien que souvent, le crépuscule de la vie fait qu’un adulte appelle à l’aide sa maman. Une personne atteinte d’Alzheimer, dans les méandres de ses trous de mémoires, prend la tangente pour fuir le présent et se retrouver dans le passé. Quand la maman de Grumberg s’échappe, c’est pour rattraper sa mère, qu’enfant, elle a laissée derrière elle, morte sur un bout de chemin, pendant leur déportation. Dans le brouillard qu’est devenue sa vie, elle atteint sa nuit et rejoint ses fantômes.

Lorsque j’ai découvert en 2012 la pièce, mise en lecture par Charles Tordjman au Théâtre ouvert, avec Murillo dans le rôle de la mère et Pierre Arditi dans celui du fils, puis en scène en 2017, au théâtre de l’Atelier, avec Catherine Hiegel et Bruno Putzulu, je n’étais pas encore orpheline de ma mère. Pourtant, j’avais été touché par la beauté, la poésie de ce magnifique texte. Mais je me projetais. Aujourd’hui, je le suis devenu, comprenant alors, dans tout mon être, l’éclat des mots de l’auteur.

La résilience

En abordant le thème de la mémoire, celle qui s’efface, et de la mort, Jean-Claude Grumberg, mélangeant le tragique au comique, nous touche en plein cœur. L’écrivain Claude Roy l’a défini, à juste titre, comme étant  » l’auteur tragique le plus drôle de sa génération « . Ces œuvres s’appuient sur la mémoire, l’Histoire et ce devoir de ne jamais oublier la Shoa, qui nous rappelle qu’un être humain doit demeurer un être humain. Comment ne pas être ému aux larmes par les dernières phrases de la pièce : Et quand la dernière survivante aura rejoint les siens dans le ciel de Pologne, nous laissant seuls avec pour héritage sa chancelante mémoire, qu’en ferons-nous, nous les orphelins ? Notre passé, quel qu’il soit, nous appartient, nous forge, et nous ne devons ne jamais l’oublier.

Une mise en scène au cordeau

Wally Bajeux met en scène adroitement ce texte admirable. Comme l’auteur, elle puise son inspiration dans le théâtre Yiddish. Elle dresse entre le public et le plateau des toiles de tulles qui cachent tout et montrent tout. Ce rideau sert à montrer la séparation entre le réel et l’imaginaire. Il sert à projeter des ombres chinoises où l’on voit le fils redevenir un petit enfant et le directeur une sorte de Golem qui le menace. Et quand ce rideau s’ouvre sur la réalité, pas besoin de décors pour installer un couloir sans âme, un jardin plein de promesses. Dans cet espace vide, elle fait vivre l’action et laisse aux spectateurs libres cours à son imaginaire.

My Yiddish mame

Diriger avec une belle poésie, les comédiens font entendre la grande musique de Grumberg, fait d’éclats de rire et d’émotion. Jean-Paul Comart est impayable en directeur dépassé par les évènements. Protecteur, attentif, aimant, mais désarmé devant le désastre que représentent la vieillesse et la mort de sa mère, Marc F. Duret est un fils des plus émouvant. Il joue les clowns pour garder cette âme d’enfant qui partira dès la mort de sa mère. Colette Louvois est exceptionnelle dans le rôle de cette vieille dame qui a perdu la tête mais pas la mémoire. Grâce à cette comédienne, au parcours remarquable (Châtelet, Comédie-Française, décentralisation), le personnage a enfin l’âge du rôle. Il faut la voir arriver s’appuyant sur sa canne, nous scrutant avec l’œil vachard ! Elle est tout aussi terrifiante qu’attendrissante. Elle représente toutes nos mamans. Et ce n’est pas pour rien que sa fille, Wally Bajeux, lui a demandé d’incarner ce personnage magnifique. Bravo !

Marie-Céline Nivière

Votre Maman de Jean-Claude Grumberg
Studio Théâtre Hébertot
78 bis boulevard des Batignolles
75017 Paris.
Jusqu’au 19 avril 2023.
Les mardis à 21h, les mercredis à 19h.
Durée 1h20.

Mise en scène de Wally V. Bajeux
Avec Marc F. Duret, Jean-Paul Comart, Colette Louvois et en alternance Titouan Laporte, Morgan Costa Rouchy, Mathis Duret.
Scénographie de Wally V. Bajeux et Titouan Laporte.
Lumières de Philippe lagrue.

Crédit photos © D.R.

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