Votre maman, La mémoire entre devoir et perdition 

Face à la maladie d’Alzheimer, familles et soignants sont démunis. Quand les caprices d’une mère perturbent le bon fonctionnement d’une maison de retraite et la tranquillité de son directeur, le fils bien-aimé menace et tempête entraînant une succession de dialogues surréalistes, de quiproquos. Avec votre Maman, Grumberg signe une comédie sombre où la tragédie du passé s’inscrit en filigrane. 

Une longue coursive aseptisée, clinique, au mur blanc et aux grandes baies vitrées, sert d’unique décor. Une silhouette masculine (Bruno Putzulu) s’avance le pas décidé et traverse l’espace. Fils aimant, la quarantaine épanouie, il se rend au chevet de sa chère maman (fascinante Catherine Heigel). Atteinte de la maladie d’Alzheimer, elle est hospitalisée dans une maison de soin spécialisée. Femme forte au caractère bien trempé, rebelle à la discipline, elle impose sa loi et trouble la quiétude des lieux avec ses caprices. A chacune de ses visites, l’homme est retenu in extremis par le directeur de l’établissement de santé (Philippe Fretun) qui ne sait plus comment gérer les frasques et les loufoqueries de cette locataire fort indisciplinée.

VOTRE-MAMAN-photo-fauteuil_©Ch.Vootz_@loeildoliv

Reconnaissant que rarement son fils, se perdant dans les méandres de sa mémoire abîmée, la vieille dame, plus espiègle que vraiment dérangeante, se frotte à la rigidité d’une administration peu encline au compromis. Diverti plus que contrarié par le comportement de cette mère qu’il aime tant, le fils s’amuse de ses cocasseries, de ses errements et de ses impétuosités. Inquiet face à l’impossibilité de retenir le temps et les souvenirs qu’il fuit, il se rebelle contre l’autorité du directeur et entend bien mettre ce dernier au pas pour adoucir les derniers jours de sa chère maman.

Très vite, la situation devient incontrôlable, ubuesque, surréaliste, les quiproquos s’enchaînent jusqu’au jour où elle disparaît. De son écriture concise, Jean-Claude Grumberg nous embarque au cœur des relations humaines que la maladie d’Alzheimer biaise et bouleverse. Si le ton de la pièce, sobrement et ingénieusement mis en scène par Charles Tordjman, est clairement celui de la comédie, il instille par touches plus sombres, plus noires, la saveur âpre de la tragédie familiale qui se tapit dans l’ombre. S’intéressant à l’oubli que provoque inexorablement la sénilité, il s’interroge sur l’importance de préserver cette mémoire altérable, qu’elle soit intime ou universelle. Et c’est peut-être là qu’achoppe son propos, dans cette volonté de raccrocher l’individu, son histoire à un drame plus collectif moins personnel. En faisant référence à la shoah, il accentue le drame, lui donne une profondeur mortifère et noie sa réflexion particulière dans un tout trop large, trop vaste.

VOTRE-MAMAN-photo-rire_©Ch.Vootz_@loeildoliv

Humaine, poignante, Catherine Hiegel émeut en grand-mère espiègle qui inéluctablement retourne à l’enfance. Magistrale, fragile, elle se glisse avec virtuosité dans la peau de cette mère à la mémoire poreuse. La partition est plus complexe pour les deux autres comédiens principaux, Bruno Putzulu et Philippe Fretun. Jouant sur les quiproquos et les dialogues surréalistes, ils sont en permanence dans l’effet de style, dans l’attente que leurs propos décalés déclenchent des salves de rires, ce qui entraîne, sur le long cours, lourdeur et manque de fluidité. Dommage.

Bien que saisi par la présence scénique magistrale de Catherine Hiegel, on se laisse difficilement porté par ce spectacle court – moins d’une heure – et trop dense – mélange des genres, profusion des thèmes. Toutefois, la scène finale, pure, sobre nous prend aux tripes, nous secoue l’âme et nous rappelle l’importance du devoir de mémoire malgré le temps et l’altération des souvenirs pour ne pas revivre les drames du passé.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


VOTRE MAMAN Affiche_@loeildoliv

Votre maman de Jean-Claude Grumberg
Théâtre de l’Atelier
1 Place Charles Dullin
75018 Paris
A partir du 19 avril 2017
Du mardi au samedi à 19h
Durée 1h00

Mise en scène de Charles Tordjman
Avec Catherine Hiegel, Bruno Putzulu, Philippe Fretun et Paul Rias
Lumières de Christian Pinaud
Images de Thomas Lanza
Costumes de Cidalia da Costa
musique de Vicnet

Crédit photos © Ch.Vootz

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