Le conte d’école de Simon Falguières

Le Rameau d'or de Simon Falguières © Christophe Raynaud de Lage

Au Conservatoire national supérieur d’art dramatique, l’auteur et metteur en scène normand, fondateur du K, présente Le Rameau d’or, une fable épique spécialement écrite pour une partie des étudiants de troisième année. Revisitant les grands mythes antiques d’ici et d’ailleurs, il propose sa vision drôle et homérique de la descente aux enfers.

Dans la salle à l’italienne du conservatoire, dont les peintures en trompe-l’œil rappellent quelques bas-reliefs antiques, les spectateurs prennent place au balcon, dans les loges et sur des fauteuils installés en bifrontal, les sièges d’orchestre ayant laissé la place à un formidable terrain de jeu. Conçue par Emmanuel Clolus, la scénographie soigne une forme de sophistication de l’épure. Un immense rideau, en fond de scène, permet d’inventer et de délimiter différents espaces. Quatre tables et une dizaine de chaises, éparpillées de-ci de-là, constituent l’essentiel du décor. Le reste est laissé à l’imaginaire de chacun. Avec intelligence et ingéniosité, juste en suggérant par un jeu d’éclairage conçu par Léandre GansSimon Falguières invite ainsi à passer au-delà du réel, à voir tour à tour le mont Olympe, les maisons blanches d’un village discret et pauvre, l’intérieur grandiose d’un palais, les bords brumeux de quelques étendues d’eau, la grotte secrète de quelques guerriers rebelles. 

Héros cruel, jeune fille vengeresse
Le Rameau d'or de Simon Falguières © Christophe Raynaud de Lage

Plume foisonnante, lyrique, l’auteur de Nid de Cendres (véritable révélation du Festival d’Avignon) et des Étoiles, qu’il sera possible de découvrir dès le 6 janvier 2023 à la Tempête, a le sens de la fable, des épopées des histoires entrecroisées. S’inspirant des grands héros antiques, il esquisse le portrait d’un jeune homme, presque un enfant, confronté aux horreurs de la guerre et à la laideur du monde. Précipité malgré lui dans une folie meurtrière à l’origine tragique — son petit frère, dont il avait la charge, est fauché sur le champ de bataille, non loin de lui —, il tue tous ceux qui croisent son chemin et offre une victoire sans appel à sa Reine. Devenu un tyran sans merci, il défie, par sa simple existence et par le récit de sa vie, les dieux. S’amusant à entrelacer les destins nourris au lait de ses lectures, multiples et riches, Simon Falguières réinvente le monde d’hier pour mieux appréhender celui de demain. De Virgile à Ovide, en passant par quelques boulevards du siècle dernier, mais aussi par Molière, dont il cultive l’esprit de troupe, l’artiste, non sans humour, convoque au plateau dans une fresque folle et délirante clowns, bouffons du roi, ministres infatués d’eux-mêmes, épouse mariticide, femme ennemie des hommes, jeune fille vengeresse, reine mourant d’ennui, poètes, dieux de l’Olympe, Cerbère et autres créatures des enfers. Le mélange des genres, des personnages de tout poil, pourrait être indigeste. Il n‘en est rien. Dirigeant au cordeau la troupe d’élèves en troisième année du CNSAD, il signe une mise en scène homérique, enlevée dont le souffle épique ne retombe jamais. 

De jeunes comédiens prometteurs
Le Rameau d'or de Simon Falguières © Christophe Raynaud de Lage

La grande force de Simon Falguières est de puiser son inspiration dans le théâtre de tréteaux. Amoureux de l’art dramatique dans ce qu’il a de plus pur, il s’embarrasse de peu de technologie. Un micro ici, un autre là, et puis c’est tout. La pièce ne tient que sur l’engagement des comédiens — la promotion 2022 est un d’ailleurs un très bon cru — et sur sa faculté à créer avec presque rien des tableaux de toute beauté, empruntant à Caravage ses clairs-obscurs, à Rembrandt son baroque de profondeur, de flou enchaîné, et à James Ensor ses Clowns en rouge et blanc.

Suivant sa bonne étoile, l’artiste, qui a posé ses valises avec quelques compagnons de route au moulin de l’hydre à Saint-Pierre-D’Entremont, en Basse-Normandie, démontre une nouvelle fois son grand talent à rassembler une troupe, sa capacité à emporter le public dans de fourmillantes aventures, son don de permettre à chacun de réapprendre à rêver. En créant en moins de six semaines une pièce fleuve, l’artiste a su exécuter un petit miracle : offrir aux acteurs en herbe une pièce fédératrice et au public une œuvre érudite, désopilante autant que fantastique.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Le Rameau d’or de Simon Falguières
Conservatoire national supérieur d’art dramatique 
2 bis Rue du Conservatoire
75009 Paris
jusqu’au 15 décembre 2022
Durée 4h00 avec entracte

Mise en scène de Simon Falguières assisté de Lolita de Villers
Avec Lomane de Dietrich, Théo Delezenne, Hermine Dos Santos, Ryad Ferrad , Myriam Fichter, Mikaël-don Giancarli, Yasmine Hadj Ali, Olenka Ilunga, Antoine Kobi, Samantha Le Bas , Agathe Mazouin, Tom Menanteau, Guillaume Morel, Zoé Van Herck, Padrig Vion, Ike Zacsongo Joseph
Création Costumes de Valérie Montagu
Création Lumières de Léandre Gans
Création Accessoires d’Alice Delarue
Création Sonore d’Hippolyte Leblanc
Scénographie d’Emmanuel Clolus

Crédit photos © Christophe Raynaud de Lage

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