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Le Nid de cendres, l’épopée brûlante de Simon Falguières

Le Nid de cendres, Simon Falguières, Festival d'Avignon © Christophe Raynaud de Lage

Pour sa première fois au Festival d’Avignon, Simon Falguières présente une pièce-fleuve de treize heures. Fable épique à la croisée des genres, d’une cohérence et d’une complétude rares, Le Nid de cendres constitue un événement.

Visiblement préoccupées par les mêmes sujets, deux générations d’artistes se sont retrouvées liées, en ce 76e festival d’Avignon, autour de thèmes et de paris communs. Olivier Py, l’ancienne garde, trente ans d’existence dans le Festival, et Simon Falguières, la nouvelle, 34 ans d’âge et première incursion dans la programmation. Chez l’un comme chez l’autre, le théâtre s’impose comme l’endroit d’une réponse aux discours nihilistes qui annoncent la fin du monde. En dépit de leurs différences, les deux affirment un possible en termes d’ampleur et de forme, sur des formats longs, et remettent le théâtre à l’intérieur des pièces — Ma Jeunesse exaltée et Le Nid de cendres mettent tous deux en scène des troupes en questionnement, avec à chaque fois, une actrice qui abandonne la troupe pour suivre une intuition providentielle.

Le Nid de cendres, Simon Falguières, Festival d'Avignon © Christophe Raynaud de Lage
Couper la pomme en deux

Eux ne quittent pas les planches, les dix-sept comédiens du Nid de cendres, dont Falguières lui-même, pendant les treize heures d’un spectacle qui s’inscrit dans la tradition des grandes fresques avignonnaises. La pièce est une affaire d’ambition chevaleresque, une idée née il y a huit ans et brodée sur le temps long avec sa troupe, Le K, née sur les bancs de la classe libre du cours Florent. Simon Falguières explore la forme du conte épique et ne déroge jamais à sa progression, ce long chemin magnifique sur lequel se croisent une cinquantaine de personnages. La pièce, et c’est toujours bon signe, prend le soin d’attribuer au plus grand nombre d’entre eux quelque chose à exprimer.

À l’image d’« une pomme coupée en deux », l’univers du Nid de cendres fait cohabiter deux mondes. D’un côté, un contemporain en flammes, une ville réduite en cendres et quelques survivants : Jean (Stanislas Perrin), Julie (Manon Rey) et leur fils Gabriel (Lorenzo Lefebvre), né dans le chaos d’un hôpital engorgé et bientôt confié à une troupe de théâtre itinérant, la dernière après la fin du monde. De l’autre, un royaume, son monarque vieillissant (le grand John Arnold), sa reine transie d’ennui (Mathilde Charbonneaux) et de leur fille, la princesse Anne (Pia Lagrange), qui se muera en adolescente fougueuse. Un univers de contes et un autre de quasi-science-fiction, déroulés en parallèle dans un édifice d’un équilibre prodigieux. Et, un jour, des rêves prophétiques en forme d’appel d’air d’un monde à l’autre : Anne doit retrouver Gabriel pour sauver sa mère d’un sommeil sans fin et Gabriel, de l’autre côté, doit aller à Anne pour faire renaître la possibilité d’un avenir dans un monde qui a déjà passé sa fin.

De l’art de raconter

Le Nid de cendres affirme avec une témérité et une générosité inouïes la souveraineté ultime du récit face à toutes les fins annoncées (du monde, de l’histoire, de l’art, ou en tout cas d’un art exigeant et populaire). La princesse Anne croise sur son chemin Homère, Sophocle et Shakespeare ; Molière, Perrault, les frères Grimm ou Maeterlinck sont convoqués de plus ou moins près. Les références ont beau la traverser de toutes parts, la pièce n’en trace pas moins son sillon propre, au gré d’une écriture poétique et imagée, capable de bouleversantes envolées émotionnelles comme de redoutables saillies comiques.

La trame est dense et l’ambition ample, relevée avec une constance et une bravoure folles. Il faut voir les intensités atteintes lorsque la pièce s’approche du deuil, son noyau : quand deux frères que tout sépare se disent leur amour une fois réunis dans l’au-delà, ou dans une citation d’Hamlet, lorsque le fantôme d’un vieux comédien revient dire à son fils Brock (Charlie Fabert) la douleur de voir dans ses traits ceux de son propre père.

Le Nid de cendres, Simon Falguières, Festival d'Avignon © Christophe Raynaud de Lage
Croyance

Toute cette émotion est redoublée par la vue d’une véritable et glorieuse foi artistique à l’œuvre. La croyance dans le théâtre, l’amour de la fabrication se logent dans de nombreux recoins de l’œuvre, que l’on prenne les magnifiques lumières de Léandre Gans (aucune ne tombe à côté) ou la scénographie d’Emmanuel Clolus. Se composent sous nos yeux des tableaux sublimes dans les deux mondes, jusqu’à la traversée urbaine du dernier acte, un prodigieux ballet de néons que l’on croirait halluciner, exemple parmi tant d’autres d’une succession inépuisable d’idées de mises en scène.

Cette foi transparaît enfin dans chacune des intonations de son collectif brillant de comédiens, qui font tenir dans le même monde un diable cruel (Mathias Zakhar) et une plasticienne simplette (Charlaine Nezan), une enfant des rues devenue première dame d’un tyran (Élise Douyère) et un ex-président nommé François en costume de Madame Irma (Charly Fournier). Incroyablement touffu, rempli de surprises, l’ensemble formule de grandes promesses. Fraîchement débarquée dans la programmation avignonnaise, la troupe réaffirme avec audace et honnêteté le sens du geste ample.

Samuel Gleyze-Esteban

Le Nid de cendres de Simon Falguières
Festival d’Avignon – La Fabrica
11 Rue Paul Achard
84000 Avignon

Du 9 au 16 juillet 2022 à 11h
Durée 13h entractes compris

Tournée
Du 11 au 20 mai 2023 au Théâtre Nanterre-Amandiers
Du 3 au 4 juin 2023 au ThéâtredelaCité – CDN Toulouse Occitanie

Texte et mise en scène Simon Falguières
Dramaturgie Julie Peigné
Scénographie Emmanuel Clolus
Lumière Léandre Gans
Son Valentin Portron
Costumes Lucile Charvet, Clotilde Lerendu
Accessoires Alice Delarue
Assistanat à la mise en scène Ludovic Lacroix
Avec John Arnold, Clémence Bertho, Layla Boudjenah, Antonin Chalon, Mathilde Charbonneaux, Camille Constantin Da Silva, Frédéric Dockès, Élise Douyère, Anne Duverneuil, Charlie Fabert, Simon Falguières, Charly Fournier, Victoire Goupil, Pia Lagrange, Lorenzo Lefebvre, Charlaine Nezan, Stanislas Perrin, Manon Rey, Mathias Zakhar

Crédit photos © Christophe Raynaud de Lage


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