Faire vibrer La Ménagerie de verre

La Ménagerie de verre de Tennessee Williams - mise en scène d'Ivo van Hove © Jan Versweyveld

Un espace mental, pas haut de plafond, réduit, s’ouvre face au public de l’Odéon. La maison de La Ménagerie de verre d’Ivo Van Hove, dessinée par Jan Versweyveld, qui signe également les lumières, a les murs recouverts de visages. Leurs traits sont tracés à rebrousse-poil du velours qui tapisse les murs, comme si la demeure avait gardé la trace de présences passées, et en premier lieu celle d’un père parti loin. Dans cet intérieur peuplé d’absences, trois figures s’agitent, elles-mêmes semblables à des fantômes, ou en tout cas suffisamment archétypiques pour assumer une part d’effacement identitaire : Amanda, la mère au foyer (Isabelle Huppert) à demi embrumée par un déni mélancolique, une fille, Laura, à la pathologie jamais avouée (Justine Bachelet) et Tom (Antoine Reinartz), un fils fuyant à l’homosexualité suggérée dont les virées nocturnes au cinéma sont autant de fuites hors d’un monde étroit.

La pièce de Tennesse Williams, l’une de ses premières, donne l’occasion à Ivo Van Hove de replonger dans le répertoire américain, après avoir mis en scène Arthur Miller, Tony Kushner et Eugene O’Neill. Tableau de déterminismes et de la détresse sociale d’une famille délaissée, peinture d’une Amérique en crise et de ses victimes collatérales, prises entre les griffes d’un désespoir qui plane et un instinct de vie rebelle, qui jaillit différemment chez les trois personnages. La grande histoire se catalyse dans le microcosme du foyer au passage de Jim (Cyril Gueï), collègue que Tom ramène comme un prétendant pour sa sœur, feignant de croire que cette dernière puisse être destinée à une vie simple. 

Étrange mise en scène que cet éventail hétérogène, où le cadre onirique et ses murs habités de visages accueillent la vie la plus concrète, résumée dans l’image d’Amanda aux fourneaux. Composite également cette distribution de quatre comédiens qui peine à faire corps, faute d’une direction plus engageante. Nombre des choix d’Ivo Van Hove cantonnent les personnages à une lecture littérale de leur condition, et ce manque d’inspiration prend des airs d’apitoiement. Pourtant talentueux, Antoine Reinartz, et dans une moindre mesure Cyril Gueï et Justine Bachelet (leur duo, sensible, est à sauver) se voient limités par cette mise en scène. Mais étrangement, en incarnant Amanda comme une force burlesque et gothique, à la limite du boulevard, Isabelle Huppert apparaît comme le seul élément perturbateur capable de vraiment faire vibrer cette Ménagerie de verre.

Samuel Gleyze-Esteban

La Ménagerie de verre de Tennessee Williams
Odéon-Théâtre de l’Europe
Place de l’Odéon
75006 Paris
jusqu’au 22 décembre 2022
durée 2h00

traduction française d’Isabelle Famchon
mise en scène d’Ivo van Hove assisté de Matthieu Dandreau
avec Isabelle Huppert, Justine Bachelet, Cyril Gueï, Antoine Reinartz
dramaturgie de Koen Tachelet
scénographie, lumière de Jan Versweyveld
costumes d’An D’Huys
son, musique de George Dhauw 

Crédit photos © Jan Versweyveld

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