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Bashar Murkus, lait entier

Milk, Bashar Murkus © Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon

Venu de Haïfa, où il dirige l’indépendant théâtre Khasabi, l’auteur et metteur en scène Bashar Murkus propose dans Milk une évocation baroque de maternités empêchées. Au-delà de l’emphase, la deuxième pièce de l’artiste au Festival d’Avignon intrigue et émeut par son pompiérisme éperdu.

Milk jaillit d’une métaphore : le lait maternel coulant du sein en continu, dont le flot remplace celui des larmes. Ces histoires de maternités arrachées font un écho certain au sacrifice des hommes à la guerre, et au rôle des mères dans des familles désertées. Sur scène, le liquide commence à couler de seins prosthétiques avant de tomber du ciel, de se répandre sur toute la scène comme une peine inconsolable. Lesdites mères sont six (Firielle Al Jubeh, Samera Kadry, Shaden Kanboura, Salwa Nakkara, Reem Talhami, Samaa Wakim) plus ou moins jeunes, et s’embarrassent au début de la pièce de mannequins en plastique comme autant de placebo à des fils disparus.

Milk, Bashar Murkus © Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon

La suite est une succession de tableaux sans parole liés par le flot ininterrompu de lait qui commence à pervertir l’apparente épure du début. Les femmes veillent sur leurs mannequins, disposent des fleurs sur les dépouilles de plastique. Puis apparaît un homme (Eddie Dow), accouché par une mère plus petite que lui, venu pour remplacer tous les fils absents. Lui seul ne peut pas combler le vide, son destin est donc celui d’un martyr, qui ne cesse de choir sur le sol glissant et dont le sang rouge se mêle au blanc. Au sol, un lit de plaques noires molles dans les interstices desquelles commence à couler le fluide, et qui serviront ensuite à ériger des montagnes ou un mur.

Au-delà du pompiérisme

Grandiloquent dans ses visions, Milk nécessite que nous acceptions son emphase pour atteindre ce qu’il y a derrière. Quelque chose de désespéré, et donc d’émouvant, réside dans le pompiérisme de Bashar Murkus, d’autant que l’artiste à peine trentenaire réussit, en acrobate, à aller au bout de tableaux risqués. Une part de grotesque nous revient notamment de ses œuvres antérieures, tel Hash (2020), qui s’exprime dans la quantité et la répétition, l’usage des matières, et participe à l’équilibre de l’ensemble.

Milk, Bashar Murkus © Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon

Milk ne propose pas autre chose que des mères éplorées, et risque par moments de se complaire dans sa construction virtuose d’images de désespoir. Mais on ne pourra pas nier l’émotion produite par ce moment presque insoutenable où le fils court de chaise en chaise pour embrasser les mères une à une. Dans cette scène, le mouvement est répété jusqu’à un basculement du besoin. Là, lorsque le doute finit par troubler les rôles respectifs des mères et du fils, Milk s’avère moins archétypal qu’il n’en a l’air, questionnant plus qu’il n’affirme la nature de ce lait qui déborde de tous côtés.

Samuel Gleyze-Esteban – Envoyé spécial à Avignon

Milk de Bashar Murkus
Festival d’Avignon
L’autre scène du grand Avignon
Avenue Pierre de Coubertin
84270 Vedène

Conception et mise en scène Bashar Murkus
Dramaturgie Khulood Basel 
Musique Raymond Haddad 
Scénographie et costumes Majdala Khoury  
Lumière Muaz Al Jubeh
Accessoires Khaled Muhtaseb 
Assistanat à la mise en scène Abed Al Jubeh  

Crédit photos © Christophe Raynaud de Lage/Festival d’Avignon


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