Britannicus, en rouge et noir

Britannicus ©Ludo Leleu

La compagnie du Berger, menée par Olivier Mellor présente à l’Epée de bois Britannicus de Racine. Soulignant la couleur sanglante d’un théâtre de cruauté, son spectacle nous laisse sur l’expectative.

De la compagnie du Berger, on avait adoré le Cyrano de Bergerac de Rostand et La Noce de Brecht. Dans ce Britannicus, on retrouve la patte d’Olivier Mellor : scénographie impressionnante, présence intelligente de la musique jouée en live, intensité de l’interprétation. La scénographie, dans ses tons rouges, flamboyants comme le futur incendie de Rome, montre toute l’horreur qui va se dessiner en une journée. Des panneaux blancs tombant au fur et à mesure des actes, divisant la scène en deux, marquent la séparation et l’enfermement dans lesquels les protagonistes vont se retrouver. En choisissant le tri frontal, avec possibilité de changer de place à l’entracte, il plonge le spectateur au cœur même du drame et lui propose de changer son angle de vue. Mais voilà, l’alexandrin n’est pas un style aisé à maîtriser et à faire entendre de nos jours. Soit, il coule et nous enchante, soit il se cogne à nos oreilles. La fureur dont est empreinte la pièce, oblige les comédiens à des accès qui empêchent de laisser respirer le texte et de nous parvenir plus librement.

Plaidoyer pour un monstre
Britannicus de Racine - Mise en scène Olivier Mellor ©Ludo Leleu

Olivier Mellor s’est emparé de Britannicus dans tout ce qu’il a de critique politique et réflexion psychologique, voir psychiatrique ! Ce qui intéresse le metteur en scène est la naissance d’un monstre. Racine évoque dans sa pièce, cet instant où la véritable nature de Néron se précise. Son soi-disant coup de foudre pour Junie le pousse à se libérer de la domination de sa mère castratrice Agrippine, des bons conseils de Burrhus et à assassiner son frère, Britannicus. Celui qui fut l’élève de Sénèque choisit alors le crime à la vertu, la ruse et la dissimulation à la sincérité. Et Néron fut lui-même ébloui de sa gloire !

Hugues Delamarlière est un Néron parfait, pris entre deux mondes. Il est l’enfant modèle qui se révolte, devenant un adolescent immaîtrisable. Il dévore encore des chamallows mais s’apprête à passer à d’autres douceurs, celles des grands, alcool, drogues ! Le comédien montre très bien les tiraillements de son personnage, sa lente descente dans la folie. Il joue sur l’étrange et la fragilité psychique. Le passage où il hésite, ou feint, à devenir le monstre est formidable. Et Las de se faire aimer, il veut se faire craindre. Junie ne l’aime pas. Mais lui, à part désirer ce qui appartient à son frère d’adoption, l’aime-t-il réellement ? C’est ce que souligne Mellor. Néron veut posséder la jeune fille. C’est un caprice, pour mieux détruire l’autre. L’amour, toujours, n’attend pas la raison. Junie, ici, est loin d’être une oie blanche qui terminera vestale pour fuir. En choisissant, Caroline Corme, terrienne et moderne, pour l’incarner, l’aspect romantique de cette pauvre jeune fille sacrifiée n’est plus si évident. Elle avait tout d’une reine.

Amour, gloire et perdition

Le pur Britannicus représente le rival dangereux. Le nouvel empereur doit se débarrasser de lui. Il est celui qui pourrait empêcher sa toute-puissance tyrannique de s’affirmer. Le choix de l’acteur Vincent Do Cruzeiro, sorte de double physique d’Hugues Delamarlière, est troublant. Le comédien est loin de l’icône du jeune homme fragile, amoureux et bafoué. Est-ce pour nous dire, que le gentil et naïf jeune prince aurait pu devenir lui aussi un monstre ? Où qu’il ne faut pas oublier qu’un jour Néron lui a ressemblé ? Tous deux sont à la merci des grandes personnes qui ont modelé leur vie comme s’ils n’étaient que de la pâte à modeler. L’un se rebelle et l’autre meurt.

Britannicus de Racine - Mise en scène Olivier Mellor ©Ludo Leleu

Qui est responsable de cela ? Agrippine (Marie Laure Boggio) qui s’accroche au pouvoir ? Burrhus (Stephen Szekely) qui n’arrive plus à rappeler son élève à la raison d’Etat ? Narcisse (Rémi Pous) qui, par excès d’ego, sème le désordre ? Albine (Marie Laure Desbordes), servante trop dévouée et aveugle ? Mellor a ajouté le personnage du chœur qui, à la manière shakespearienne, se faufile dans l’intrigue. C’est un choix que François Decayeux assume fort bien. Les musiciens forment la garde intègre. Vêtus comme des hards rockeurs, ils utilisent violon, violoncelle, contrebasse et saxophone pour interpréter une musique bien inspirée ! Même si nous avons quelques réserves sur le spectacle, il est certain qu’à travers les siècles, Racine continue de nous parler : Hélas ! Dans cette cour, Combien tout ce qu’on dit est loin de ce qu’on pense ! Que la bouche et le cœur sont peu d’intelligence ! Avec combien de joie on y trahit sa foi ! Quel séjour étranger et pour vous et pour moi ! Voilà tout est dit.

Marie-Céline Nivière

Britannicus de Jean Racine.
Théâtre de L’épée de bois.
Cartoucherie – Route du Champs de Manœuvre 75012 Paris.
Du 5 au 29 mai.
Du jeudi au samedi à 21h, dimanche à 16h30.
Durée 2h25 avec entracte.

Mise en scène d’Olivier Mellor.
Dramaturgie de Julia de Gasquet.
Avec
Marie-Laure Boggio, Caroline Corme, Vincent do Cruzeiro, Marie-Laure Desbordes, Hugues Delamarlière, Rémi Pous, Stephen Szekely et François Decayeux, les musiciens Séverin « Toskano » Jeanniard, Thomas Carpentier, Romain Dubuis, Adrien Noble.
Scénographie de
François Decayeux, Séverin Jeanniard, Olivier Mellor, avec le concours du collectif La Courte Echelle.
Musique originale et son Séverin Toscano Jeanniard
Costumes de Bertrand Sachy.
Lumières d’Olivier Mellor.
Vidéo de Mickaël Titrent.

Photos ©Ludo Leleu.

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