Olivier Mellor © DR

Olivier Mellor, homme orchestre du théâtre

À quelques jours de la reprise de son adaptation de la Noce de Brecht, au théâtre de l’Épée de Bois, Olivier Mellor ouvre les portes de son intimité artistique et revient sur cette passion pour le théâtre qui, depuis son enfance, fait l’artiste qu’il est devenu.

La Noce de Bertolt Brecht
Mise en scène d'olivier Mellor © Ludo Leleu

Quel est votre premier souvenir d’art vivant ? 
Difficile, c’est loin… Mais disons que je me souviens (à peine) d’avoir chanté aux côtés de Carlos le célèbre Big Bisous lors de son concert sur l’esplanade de Cayeux-sur-Mer, en Baie de Somme dont je suis originaire, quand j’avais 5 ou 6 ans… Il y avait beaucoup de monde, plein de lumières, et j’en garde un souvenir diffus mais heureux…

Quel a été le déclencheur qui vous a donné envie d’embrasser une carrière dans le secteur de l’art vivant ? 
Sûrement cette représentation du Bourgeois Gentilhomme de Molière, mise en scène de Jérôme Savary, à la Maison de la Culture d’Amiens quand j’étais collégien. Il y avait une grande exubérance, des anachronismes, et une place de choix réservée à la musique. A la même période, j’ai aussi adoré, dans le même lieu, Le Chapeau paille d’Italie de Labiche, mise en scène par Georges Lavaudant. Deux spectacles qui ont ouvert le champ des possibles sur un plateau pour moi, et qui ont sans aucun doute démystifié l’enseignement du théâtre que nous recevions, non sans mal, à coups de « Classiques Larousse » aux couvertures ringardes et bleues…

Qu’est ce qui a fait que vous avez choisi d’être comédien et metteur en scène ? 
Les circonstances, et pas mal de chance aussi. Le fait de réussir le concours de l’ENSATT, en 1995, le seul que j’ai passé, et d’y avoir rencontré des professeurs inoubliables, ainsi que quelques amis et collègues qui font encore partie de la Cie du Berger, que nous avons créé en parallèle, il y a presque 30 ans…
Depuis, j’ai embrassé avec passion les différents métiers du spectacle, et encore aujourd’hui, je considère qu’un artiste doit aussi être son propre créateur, et doit s’intéresser, et pratiquer, comme je l’ai toujours fait, les différentes composantes du processus de création. Je ne suis pas que le metteur en scène de La Noce, j’y suis aussi musicien, éclairagiste, scénographe, et je fais toute la paperasse aussi…
Le théâtre doit se défaire d’une certaine forme de sectorisation, et doit toujours lorgner, pour moi, vers le Cirque, où le trapéziste est aussi celui qui fait le clown et vend les billets à l’entrée…

Le premier spectacle auquel vous avez participé et quel souvenir en retenez-vous ? 
Au printemps 1995, lors de la grève générale liée aux aberrations du gouvernement Juppé, nous avions décidé, avec quelques élèves de première année à l’ENSATT, de porter nos voix de futurs professionnels dans quelques assemblées générales… À la Bourse du Travail à Paris, j’ai pris la parole, c’était mon tour. Guillaume Hasson, auteur et metteur en scène, était là. Il m’a proposé dans la foulée de reprendre le rôle de Kiki, petite frappe obèse et crasse de banlieue, dans La fille que j’aime, l’un de ses textes. La tournée qui s’ensuivit fut une révélation intense et merveilleuse : faire du théâtre, c’est faire de la route, et faire des rencontres inoubliables. Et avoir un peu de chance…

La Noce de Bertolt Brecht
Mise en scène d'olivier Mellor © Ludo Leleu

Votre plus grand coup de cœur scénique ? 
L’aventure de la Cartoucherie forcément. Nous sommes « compagnie associée » au Théâtre de l’Épée de Bois depuis 2012. La rencontre avec Antonio Diaz Florian, infatigable directeur, comédien, auteur et meneur de la troupe de l’Épée de Bois, a consolidé chez moi l’idée d’un théâtre collectif, fantasque, engagé et sincère. La première fois que je l’ai vu, nous avions rendez-vous à l’Épée de Bois pour évoquer la diffusion de notre Cyrano de Bergerac qu’il avait vu, quelques semaines avant, à la Comédie de Picardie, dans ma région, où nous étions alors « compagnie associée »… Antonio nous attendait en costume de moine, il allait jouer dans une heure La Conférence de Valladolid de Jean-Claude Carrière, et il passait le balai dans les couloirs…
Ariane Mnouchkine, Philippe Adrien, Antonion Diaz Florian sont selon moi plus que des gens de théâtre. Ils l’ont réinventé.
Le travail, le talent et la constance sincère de Joël Pommerat forcent aussi mon respect. 

Quelles sont vos plus belles rencontres ? 
Forcément les personnes qui ont crû en moi au début, à l’ENSATT. Des professeurs fabuleux et essentiels comme Alain Knapp, Nada Strancar ou Elisabeth Chailloux, qui m’ont tout appris et que je remercie chaque fois que j’ai le plaisir de les recroiser.
Nicolas Auvray, directeur de la Comédie de Picardie, et Etienne Desjonquères, directeur du Centre culturel Jacques Tati à Amiens, où nous sommes en résidence jusqu’en 2023, nous ont toujours beaucoup soutenus.

En quoi votre métier est essentiel à votre équilibre ? 
Je ne sais pas. Je n’ai jamais fait d’autre métier…

Qu’est-ce qui vous inspire ? 
D’abord les auteurs, les grands textes : Brecht bien entendu, mais aussi Racine (nous jouerons aussi à l’Épée de Bois notre nouvelle création, Britannicus, en mai 2022).
Mais aussi l’idée d’un théâtre de troupe, fondé sur le mouvement collectif et le mixage des compétences et des idées. Ensemble, nous luttons contre un théâtre de la personnification, qui maladroitement et de plus en plus met au centre du plateau des histoires personnelles, vécues, ternes, au lieu de l’imaginaire des auteurs. Le public, car c’est une notion qui m’est chère, a le droit à l’invention et au divertissement…

De quel ordre est votre rapport à la scène ? 
La scène est un endroit où s’invente une représentation du monde, destinée à bousculer les spectateurs qui ont un rapport souvent trop frontal à l’actualité et aux difficultés, aux injustices, que nous imposent nos sociétés. Rire et émotion s’y mêlent sans problèmes, et c’est aussi l’occasion, pour nous à la Cie du Berger qui sommes très souvent nombreux au plateau, de vivre notre amitié au travers des textes, qui traversent nos vies.

À quel endroit de votre chair, de votre corps, situez-vous votre désir de faire votre métier ? 
J’ai longtemps joué au Hockey sur Glace, avant d’être fatalement blessé à la jambe… J’ai toujours pensé qu’avec le théâtre, je pourrais retrouver cet esprit d’équipe, et même de « compétition », sur soi-même, qu’il y a dans le sport. 
Le théâtre, c’est aussi un effort physique, un élan mental vers un but que l’on atteindra ou pas, mais jamais seul.
Une compagnie est un corps collectif. Le mien importe peu.

La Noce de Bertolt Brecht
Mise en scène d'olivier Mellor © Ludo Leleu

Avec quels autres artistes aimeriez-vous travailler ? 
Il y en a beaucoup, forcément. Et j’ai peur d’oublier du monde…
Il faut éviter d’avoir des rêves absolus dans ce métier, car à vrai dire, c’est déjà pas mal de travailler, tout court…
J’ai monté 35 spectacles, avec des amis qui sont aussi d’illustres acteurs et musiciens méconnus comme Stephen Szekely, Séverin Jeanniard, Marie-Béatrice Dardenne, Rémi Pous, Marie Laure Boggio, Romain Dubuis… Je ne peux pas tous les citer, et je m’excuse auprès de celles et ceux que j’oublie, mais ce sont eux mes artistes de cœur, celles et ceux qui font la Cie du Berger au quotidien, celles et ceux qui sont là chaque jour…
Cependant, si Steven Spielberg, Joël Pommerat, Ariane Mnouchkine, Gérard Watkins ou Claude Sautet (encore plus dur…) me proposait du boulot, je ne dirais pas non…
Mais à la vérité, je suis très heureux comme ça. Le travail que nous faisons à la Cie du Berger depuis presque 30 ans me remplit de bonheur, d’interrogations et de fierté. Le reste est silence comme on dit…
Comme dit souvent Alain Knapp, dans le théâtre, il y a ceux qui jouent au Loto, et ceux qui gagnent au Loto… 
Je suis déjà très content d’y jouer.

À quel projet fou aimeriez-vous participer ? 
Depuis, très longtemps, je rêve de monter Les Derniers Jours de l’humanité de Karl Kraus, pièce monumentale et protéiforme, ultime. Il y a plus de 130 personnages, ça doit durer 15 heures, mais c’est un théâtre absolu et dingue.

Si votre vie était une œuvre, quelle serait-elle ? 
Deux romans m’ont beaucoup marqué : Une Vie de Maupassant, et Black Boy de Richard Wright. Il y a dans ces deux textes une sincérité et une délicatesse inouïe, qui n’épargnent rien ni personne.
L’Établi, de Robert Linhart, avec qui nous avons la chance de travailler puisque nous avons monté une adaptation de son texte en 2018 (et qui tourne encore !) m’a aussi beaucoup bouleversé quand je l’ai lu au lycée. Rencontrer et travailler avec Robert, c’est une des choses dont je suis le plus fier.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

La Noce de Bertolt Brecht
Mise en scène d’olivier Mellor
Centre culturel Jacques Tati d’Amiens

Reprise
Théâtre de l’Épée de Bois
La Cartoucherie
Route du Champs de Manœuvre
75012 Paris

Du 07 au 31 octobre 2021

Crédit photos © Ludo Leleu

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