Élise Chatauret, à la vie à la mort 


 Après la MC2 en novembre et le TQI en janvier, Élise Chatauret et sa compagnie Babel présenteront dans les prochains mois au théâtre de Chelles et au Théâtre Dijon Bourgogne, CDN, sa dernière création, À la vie. Questionnant, dans la plupart de ses spectacles, le monde qui l’entoure, avec son complice Thomas Pondevie, l’autrice et metteuse en scène s’intéresse dans ce nouveau projet, à la fin de vie. Rencontre avec une artiste à fleur de peau. 

Quel est la genèse du projet À la vie 

À la vie d’Élise Chatauret, Thomas Pondevie, Cie Babel © Christophe Raynaud de Lage

Élise Chatauret : Nous travaillons depuis quelques années avec une équipe régulière, et à la genèse de chaque projet, il y a des discussions avec les uns et les autres où je propose un thème qu’on discute et qui va devenir notre prochain terrain d’expérimentation et de recherche pour les années à venir. Les thèmes que je choisis sont des sujets qui me sont d’abord nécessaires intimement, j’ai besoin d’en comprendre quelque chose pour ma vie, mais aussi qui me semblent pertinents à traiter spécifiquement au théâtre parce qu’ils permettent de questionner sa forme même et ses possibilités narratives, et de façon collective. Les sujets que je choisis croisent donc des préoccupations à la fois esthétiques, intimes et politiques, le théâtre et le destin des hommes à la fois dans leur vie singulière et dans la société. Donc après Ce qui demeure qui traitait de la grande vieillesse à travers un entretien avec une très vieille dame, Saint-Félix qui tâchait de raconter notre société par le prisme d’un tout petit village en France, en mars 2019, je proposais à l’ensemble de l’équipe de notre précédent spectacle, une nouvelle création sur la question de la fin de vie. Il nous a semblés que c’était un grand et beau sujet de théâtre qui croisait des questionnements individuels et collectifs. 

Pourquoi avez-vous eu envie de traiter la fin de vie ? 

Élise Chatauret : J’ai été marquée par une phrase de Jean Oury, un des pionniers de l’antipsychiatrie, qui dit « On reconnait le degré d’humanité d’une société à la façon qu’elle a de traiter ses marginaux ». Je crois que la façon dont on traite les mourants, ces personnes qui ne produiront plus, qui sont à la marge, littéralement, du monde, racontent quelque chose de notre société, de son évolution, de son degré d’humanité, et de son système politique. À chaque fois que les rituels autour de la mort évoluent dans une société, cela raconte un mouvement anthropologique profond. Cette enquête sur la fin de vie a transformé l’équipe du spectacle : nos certitudes se sont peu à peu fissurées, chaque situation a révélé de nouveaux points de vue que nous n’avions jamais envisagés et que nous pouvions pourtant comprendre et épouser. Regarder les hommes face à la mort nous invite à quitter toute bien-pensance, toute normativité, nous invite à plonger dans le monde de la controverse, de la pensée complexe, dans l’altérité radicale. Tout comme les grands textes, les grands sujets sont des écoles.
Et puis la pandémie est arrivée qui a encore donné une autre dimension au projet. Est apparue la certitude qu’elle invitait notre société à repenser sa relation à la mort de façon urgente et que le théâtre était le lieu où un rituel le permettant était possible. Sortir du flux médiatique pour faire un pas de côté, prendre un peu de hauteur, oser venir au théâtre pour y mesurer ensemble sa fonction cathartique. 
Cette crise nous a fait mesurer combien le déni de la mort participe à augmenter l’angoisse collective. Au lieu d’être considérée dans nos sociétés occidentales comme notre destin à tous, une réalité sur laquelle il faut méditer car elle est inéluctable, la mort devient l’ennemi à combattre. Ce déni entretient l’illusion de la toute-puissance, du progrès infini. Il nous conduit à ignorer tout ce qui relève de la vulnérabilité, la nôtre y comprise. Il est responsable d’une perte d’humanité. Ce déni appauvrit nos vies, nous fait rester à la surface des choses, loin de l’essentiel, il ne nous aide pas à vivre. Parce que savoir qu’on va mourir nous invite à vivre pleinement, avec une joie et un appétit infini, c’est un cadeau pour les vivants et c’est pour cela que le titre du spectacle est : À la vie ! 
Et puis, de façon plus intime, la mort était à ce moment-là une chose qui rodait dans ma vie et qui me faisait très peur et j’ai eu la sensation que la seule façon d’éloigner cette peur c’était d’essayer de comprendre collectivement. 

Comment travaillez-vous ces pièces entre fiction et documentaire ? 

À la vie d’Élise Chatauret, Thomas Pondevie, Cie Babel © Christophe Raynaud de Lage

Élise Chatauret : D’abord les pièces se construisent sur du temps long, de 2 à 3 ans, pendant lesquels il y a plusieurs phases. Il y a d’abord un temps de rencontres et d’entretiens avec à la fois « des experts du quotidien » – des quidams, avec qui on va discuter de leur point de vue intime sur notre sujet, de leurs expériences – et puis des experts tout court. Cette phase d’enquête dure six mois à peu près. Pour À la vie !, j’ai interrogé entre autres des médecins en réanimation, des personnes qui travaillent en soins palliatifs, des psychologues, la fondatrice du centre d’éthique clinique à Paris. Je travaille dès cette première phase en binôme avec Thomas Pondevie, dramaturge et codirecteur de la compagnie, avec qui nous formons vraiment un binôme artistique, un peu comme un réalisateur et un monteur. Les acteurs peuvent aussi être présents par moments. On invente des protocoles en fonction des sujets. 
La deuxième phase est la phase de retranscription et de montage : on fabrique un texte à partir des matériaux bruts, on bricole, on ajuste, on fictionnalise ; on expérimente une pluralité de possibilités narratives. C’est là où fictions et documents commencent leur hybridation. Rien n’est faux mais rien n’est vrai. On fabrique quelque chose de neuf mais à partir d’une expérience, d’une réalité éprouvée. On cherche quelque chose et, comme tout chercheur authentique, tant sur le fond que sur la forme, on n’est pas complètement certain de trouver. 
Enfin, la dernière phase est celle du plateau : on fait des répétitions fragmentées dans le temps pour avoir la possibilité de revenir au texte et aux matériaux entre deux phases de répétitions. Les acteurs moulinent nos propositions au plateau et ajustent, discutent, valident ou invalident nos propositions. 
On fabrique donc avant tout du théâtre, notamment avec un espace scénographique proposé par Charles Chauvet et qui est présent très en amont du spectacle pour donner un terrain de projection à l’imaginaire. On fait entendre des récits qu’on traduit, qu’on décale. On introduit de la musique, parfois, comme dans Saint-Félix, de la marionnette, on travaille le réel par le théâtre, on lui permet d’apparaitre grâce à la transposition. 

Comment avez-vous choisi la distribution de ce spectacle ? 

Élise Chatauret : Depuis 2015, j’ai le désir de travailler avec un petit noyau dur d’acteur.rices. Je suis certaine que c’est en creusant ensemble sur la durée qu’on parvient à inventer un langage singulier. Je ne caste donc pas, je rencontre surtout des personnes car j’ai besoin de comédien.nnes qui aiment la recherche et avec qui on va pouvoir partager des questionnements à la fois sur le théâtre et sur le monde.  Justine Bachelet que j’ai rencontré au Conservatoire National et Solenne Keravis que j’ai rencontrée au collectif 12 où j’ai été en résidence, ont travaillé sur les 3 derniers spectacles ; elles sont parties prenantes du travail, les spectacles ne seraient pas les mêmes avec d’autres. Ensuite sont venus s’ajouter Charles Zevaco et Emmanuel Matte que j’ai vu jouer et à qui j’ai proposé de rejoindre l’aventure depuis 2018 ; chacun d’eux apporte sa pierre au travail. Et puis dans À la vie ! il y a aussi Juliette Plumecocq-Mech. Je l’avais vue jouer dans un spectacle et elle m’avait vraiment subjuguée. C’est une magnifique comédienne et c’était merveilleux qu’elle vienne compléter le quatuor avec son histoire à elle fait de « 35 ans de boutique » comme elle dit ! 

Dans la plupart de vos créations vous vous interrogez sur des sujets sociaux, souvent à la marge de l’actualité. Qu’est-ce qui vous intéresse dans ces mises en abime de nos sociétés ? 

À la vie d’Élise Chatauret, Thomas Pondevie, Cie Babel © Christophe Raynaud de Lage

Élise Chatauret : Je crois à la fonction politique du théâtre, à ce dispositif cathartique où on peut se regarder collectivement et penser ensemble ce qui nous arrive par le biais de l’émotion. La vie des hommes en société est ce qui me meut, ce qui me touche et je ne cesse de me demander comment on fait du pluriel avec du singulier, du collectif avec de l’intime. 
J’aime aussi regarder notre monde par la marge, par l’angle le plus minoritaire et me demander comment on perçoit notre société quand on est très vieux, ou en fin de vie, ou dans un tout petit village isolé de tout. Je fais l’hypothèse qu’en partant du petit, de l’apparemment anecdotique, on peut raconter notre monde de façon très aiguë. En ce sens, je crois aussi que le théâtre peut être une forme de contre-pouvoir face aux médias. Où ? Peuvent s’y dire et s’y entendre des récits qu’on n’entend pas forcément ailleurs. 

Quels sont vos autres projets ? 

Élise Chatauret : Nous sommes en ce moment en pleine phase d’entretiens et d’enquêtes pour la prochaine création prévue en 2023. Notre projet prend pour point de départ l’affaire des chemises arrachées d’Air France pour enquêter sur les mécanismes de la violence, la diversité de ses manifestations et l’expérience intime que chacun peut en faire. 
Le 5 octobre 2015, des images représentant deux dirigeants d’Air France en train de fuir sous les huées, torses nus et chemises en lambeaux, font le tour du monde. Quelques heures plus tard, médias et représentants du pouvoir condamnent unanimement le geste, qualifié par le premier ministre Manuel Valls d’ « œuvre de voyous d’une violence inqualifiable. » L’événement devient le symbole de la brutalité à l’état pur.
Un peu plus tôt ce jour-là, suite à l’échec des négociations avec les pilotes de la compagnie au sujet de leurs temps de vol, la direction d’Air France annonce en Comité Central d’Entreprise la mise en œuvre d’un plan de suppression de 2900 postes chez les personnels au sol et les personnels navigants, sans concertation. 
On se demande de quoi ces chemises arrachées sont-elles le signe et s’il est vrai que « rien ne peut justifier le recours à la violence physique » comme le dit à ce moment-là le directeur juridique d’Air France ? Qu’est-ce que la réprobation unanime de toute forme de violence physique dit de notre société ? De l’État ? Des formes de contestations contemporaines et, au-delà peut-être, de nos impuissances ? Quelles autres violences la violence physique recouvre-t-elle ? Y-a-t-il des violences qui seraient légitimes et d’autres non ? Comment raconter et représenter les violences invisibles, invisibilisées, tues, reléguées ? Comment se manifestent les violences de classes, les violences familiales, les violences faites aux femmes, les violences au travail et tant d’autres, auxquelles la violence physique fait écran ? Qu’est-ce que la violence ? Où est-elle ? Et de quoi parle-t-on exactement ? 
Cette prochaine création prévue à Nancy en mars 2023 est donc une enquête sur la pluralité des manifestations de la violence pour comprendre ce qui fait système. 

Propos recueillis Par Olivier Frégaville-Gratian d’ Amore 

À la vie d’Élise Chatauret, Thomas Pondevie, Cie Babel
Création le 30 novembre 2021 à la MC2 de Grenoble, scène nationale

Tournée
22 mars 2022 au Théâtre de Chelles
29 mars 2022 à Verdun – Transversales
du 12 au 15 avril 2022 au Théâtre Dijon Bourgogne, CDN

Mise en scène d’Élise Chatauret 
Avec Justine Bachelet, Solenne Keravis, Emmanuel Matte, Juliette Plumecocq-Mech, Charles Zévaco

Crédit photos © MC2 et © Christophe Raynaud de Lage

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