Père en défaut

À Théâtre Ouvert, dans le cadre d’une collaboration artistique avec le Théâtre Nanterre-Amandiers, Guy Régis Jr met en scène l’intense Christian Gonon, dans Les Cinq fois où j’ai vu mon père, texte autobiographique où il questionne la famille, l’absence, la mémoire dans un pays économiquement et socialement instable. 

Sur la scène grise de la petite salle studio du Théâtre ouvert, un homme assis, sur une chaise, côté jardin, attend que le public, venu en nombre s’installe. L’ambiance est fort sobre, les restrictions sanitaires empêchant toute effusion, toute embrassade, toute manifestation de se revoir en cette période de vœux. Pourtant le plaisir de se retrouver, de partager un moment, tous ensemble, amoureux des mots et du jeu, que l’on se connaisse ou non est palpable. 

Conte à rebours 

Les cinq fois où j’ai vu mon père de Guy Régis Jr. © Nathalie Lux

Tout commence par la fin. Par la dernière fois, où l’enfant de 12 ans, devenu adulte (admirable Christian Gonon) depuis longtemps, aperçoit ce père peu connu, cet homme élégant, en costume, valise à la main, qui s’apprête à quitter à tout jamais son pays, la terre de ses ancêtres. Il faut dire qu’à Haïti, la vie est rude, que de nombreux îliens confrontés à la misère, aux conséquences d’une dictature qui a laissé de profonds stigmates, sont obligés de fuir, de se déraciner pour tenter ailleurs une vie meilleure, de traverser un bout d’océan pour s’installer aux États-Unis, sans jamais envisager de retour. 

L’image floue du père 

C’est ainsi le père de l’auteur Guy Régis Jr.artiste souvent invité aux Zébrures de Limoges, est parti sans un regard, sans une promesse, sans tenter de lier quoi que ce soit avec ce fils, qu’il a vu en tout quatre fois depuis sa naissance. Remontant le fil de sa mémoire jusqu’au tout premier souvenir, l’auteur haïtien, actuellement pensionnaire de la Maison Médicis à Rome, tisse un récit de vie fait de d’images, de réminiscences, de joies, de doutes et d’incompréhension. Il esquisse le portrait flou d’un être par trop intangible, d’un père inscrit le plus souvent aux abonnés absents.  Archéologue de sa propre mémoire, il tente de remplir les trous, de se construire une identité malgré l’absence de cette figure paternelle, de sonder en filigrane les maux de son pays intranquille mis en coupe réglée par des dirigeants véreux, ravagé trop souvent par des catastrophes économiques et naturelles. 

Image diffractée

Les cinq fois où j’ai vu mon père de Guy Régis Jr. © Nathalie Lux

En choisissant Christian Gonon, de la Comédie Française, pour incarner ce texte personnel et autobiographique, Guy Régis Jr refuse stéréotype et case toute faite, quitte à dérouter, à obliger le spectateur à aller aux delà du jeu puissant, intense et habité de l’interprète, afin de recontextualiser le récit. C’est ainsi que des dessins naïfs animés de l’artiste Raphaël Callone, viennent ponctuer le récit, surlignant l’origine haïtienne de l’auteur. Faisant le pont entre histoire intime, liée à un contexte social particulier, et une dimension plus universelle, qui touche nombreux pays aux économies fragiles, instables, il signe de son écriture poétique, imagée, belle, un spectacle saisissant, captivant, un seul-en-scène vibrant. 

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Les cinq fois où j’ai vu mon père de Guy Régis Jr.
Théâtre Nanterre-Amandiers
Théâtre Ouvert 
Avenue Gambetta
75020 Paris
Jusqu’au 29 janvier 2022
Durée 1h00

Texte et mise en scène de Guy Régis Jr assisté d’Hélène Lacroix et Kim Barrouk
Avec Christian Gonon, de la Comédie-Française
Création sonore d’Hélène Lacroix
Images de Raphaël Caloone
Régie générale de Sam Dineen

Crédit photos © Nathalie Lux

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