Guy Régis Jr © Henry Roy

Guy Régis Jr, une écriture venue d’Haïti

Lors des dernières Zébrures du Printemps des Francophonies, de l’écriture à la scène, Catherine Boskowitz a dirigé une lecture de la toute dernière pièce de Guy Régis Jr, L’amour telle une cathédrale ensevelie. Actuellement en Haïti, l’auteur et metteur en scène créole prépare le prochain festival Quatre Chemins, qui devrait avoir lieu, si la pandémie le permet à l’hiver prochain. Toutefois les violences qui sévissent au quotidien à Port-au-Prince, sont bien plus graves et rendent chaque année très compliquée l’organisation de la manifestation.Rencontre par zoom avec un artiste qui poétise le quotidien. 

Comment va Haïti, en cette si singulière période ? 
L’amour telle une cathédrale ensevelie de Guy Régis Jr
Direction lecture – Catherine Boskowitz © Christophe Péan

Guy Régis Jr : Ici, en Haïti, la situation sanitaire n’est pas aussi catastrophique qu’en Europe. Il n’y a pas beaucoup de cas, notamment parce que le pays est assez isolé du reste du monde. Peu d’étrangers viennent, le climat politique et social étant assez tendu. Pour les natifs de l’île, la covid est considérée à tort comme une maladie de riches. Elle touche principalement les gens qui voyagent, ceux qui font partie de la diaspora haïtienne. Par ailleurs, ici, la population est très jeune et nous vivons principalement à l’extérieur. Ce qui fait que le virus circule assez peu, pour l’instant. Cette situation, plutôt clémente, a d’ailleurs permis l’an passé que le festival Quatre Chemins, que je dirige, ait pu avoir lieu. Malgré un protocole strict, de nombreux locaux sont venus avec enthousiasme. C’est un moment privilégié pour les artistes, mais aussi pour la population. C’est l’occasion de partager et d’échanger. Le plus compliqué à gérer, a été finalement, l’insécurité endémique depuis plusieurs années dans la région de Port-au-Prince. Afin d’éviter les risques de kidnappings, assez fréquents ici où se tiennent les principaux événements de la manifestation. Nous avons dû renforcer le nombre de policiers qui étaient pour des raisons de sécurité sur-armer.

Dans quel état artistique êtes-vous ?
Reconstruction(s) de Guy Régis Jr © Ernesto Bafile

Guy Régis Jr : On a continué à travailler. On n’a pas le choix. En Haïti, il n’y a pas de subvention, pas de régime d’intermittence, pas de subvention publique dédiée spécifiquement aux artistes. Pour vivre, on ne peut s’arrêter et souvent les artistes cumulent plusieurs métiers pour s’en sortir. Pour ma part, j’ai la chance de ne me consacrer qu’à mes passions, l’écriture, le jeu, la mise en scène et mon travail de directeur artistique. En attendant de pouvoir à nouveau circuler et de reprendre une grande partie de mes activités, j’ai avancé sur la programmation du prochain festival, qui normalement devrait se tenir à la fin de l’année, comme prévu. Et tout au long de l’année, avec l’équipe, nous avons animé des ateliers de théâtre, que nous coordonnons avec trois autres créateurs de spectacles, liés au festival. Tout particulièrement, sur le Nord-Ouest de l’île. Abordant des sujets comme la violence, et tout particulièrement celle faite aux femmes, aux jeunes filles, ils tissent des liens avec les jeunes, les questionnent sur le monde qui les entoure, sur l’état de la société haïtienne. Ces thématiques permettent de trouver des financements auprès des organisations non-gouvernementales implantées dans la région, et ainsi rémunérer les artistes. Actuellement, dans le cadre d’un projet que l’on mène depuis plusieurs années, on est en train de mettre en place un stage de théâtre et de danse avec d’anciennes détenues. C’est quelque chose qui me tient profondément à cœur, leur ouvrir d’autres horizons. D’ailleurs, une ancienne participante est depuis devenue comédienne. Elle devrait même monter les marches à Cannes en juillet pour présenter un film dans lequel elle est au casting.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de suivre une carrière au théâtre ?

Guy Régis Jr : Il y a plusieurs raisons. Déjà, je viens d’un pays qui a vu naître de nombreux grands écrivains. Et je dirais qu’il y a un environnement propice pour cela. Quelqu’un devient créateur, devient artiste car il est sensible, sensitif. Quand je regarde ma vie, je m’aperçois que je suis un être très sensible. Élevé par ma mère, entouré de mes tantes, mon père étant parti très tôt, j’ai accepté de ressentir profondément les choses. Cela vient de ce regard différent, plus humain sur le monde, l’envie de le partager. L’écriture est un moyen de s’exprimer, d’extérioriser nos émotions. Après, enfant, j’ai très tôt fréquenté et aimé les bibliothèques. J’ai lu énormément, puis assez vite, je me suis intéressé au spectacle vivant. Étudiant en anthropologie, j’ai laissé tomber mes études pour me consacrer au théâtre, qui m’a littéralement happé. 

Qu’est-ce qui vous inspire ? 
Service violence série de Guy Régis Jr ©  Nous Théâtre / La charge du rhinocéros

Guy Régis Jr : C’est aussi une question de sensibilité. Un exemple, il y a quelques années de cela, j’avais 16-17 ans, dans la rue, je me suis retrouvé face à une femme pleurant sur la petite culotte ensanglantée de sa fille, qui venait d’être violée. À mes 30 ans encore, ce souvenir me hantait. J’ai écrit un texte à partir de cette image qui m’avait profondément marquée. Après, je ne saurais pas quels événements, ou quelle rencontre, ont nourri telle ou telle pièce. Pour L’amour telle une cathédrale ensevelie, ma dernière création, je ne pourrais dire ce qui m’a inspiré. C’est un peu un tout. Au fil de l’écriture, des thématiques viennent alimenter le corps du texte, lui donner un sens, une direction. La traversée, l’exil, la fuite, font partie de sujets que j’avais envie de traiter depuis longtemps. C’est dont logiquement que j’ai intégré le voyage vers cet ailleurs de jeunes gens fuyant un pays où ils ne peuvent s’épanouir.

Ce dernier texte, qui a été lu à Limoges, est très féministe…
POESIE PAYS de 
Guy Régis Jr © Renaud Vezin

Guy Régis Jr : J’ai toujours écrit à partir de voix de femmes. Ayant grandi entouré de femmes, que ce soit ma mère, ou mes tantes, et étant père d’une jeune fille, j’ai développé une sensibilité particulière à leurs causes, à ce qu’elles subissent au quotidien. Il faut se rendre à l’évidence, quel que soit le pays où l’on vit, le mâle dominant impose sa loi. Quand je prends la plume, je trouve normal, presque impératif, d’avoir une éthique et d’être conscient du monde qui nous entoure, de la discrimination qui y règne. C’est d’autant plus important qu’étant noir, je ne peux l’ignorer. Et, un auteur, c’est quelqu’un qui s’intéresse à ces questions-là, qui les aborde sans détour, qui dépasse son propre pré-carré. Dans les ateliers que j’anime, que ce soit ici à Haïti, ou au Congo ou au Togo, je trouve nécessaire et important d’en parler, de mettre en exergue les préjugés, les a priori, les rejets de tout ce qui est différent de soi pour tenter d’en démonter les mécanismes, les violences qui en découlent. C’est en tout cas ce qui m’anime quand j’écris. Pour ce qui est de la trilogie, dont L’amour telle une cathédrale ensevelie est le deuxième opus, j’aborde la figure de la mère, celle qui est présente, celle qui s’en va et celle qui revient. 

Vous deviez monter ce texte aux Francophonies en 2022. Qu’en est-il ? 
L’amour telle une cathédrale ensevelie de Guy Régis Jr
Direction lecture – Catherine Boskowitz © Christophe Péan

Guy Régis Jr : La pièce est née d’une commande de la comédienne Nathalie Vairac, qui m’avait demandé de lui écrire un texte et d’Hassane Kassi Kouyaté, qui souhaite consacrer une édition des Zébrures d’automne aux écritures des îles créolo-francophones. À l’époque, j’étais sur plusieurs histoires, mais c’est celle-là qui me semblait la plus pertinente, car une partie est en créole. Avant de pouvoir mettre en scène le texte, Catherine Boskowitz, une grande amie, a été choisie pour le mettre en lecture. Nous avons travaillé de concert pour que cela soit possible, notamment dans le choix des comédiens. Faute d’être présent, j’ai pu écouter la prestation. Connaissant bien l’œuvre de Catherine, je n’ai pas été surpris par sa manière délicate d’appréhender L’amour telle une cathédrale ensevelie. Elle a tout de suite trouvé le ton juste. Par ailleurs, cela m’a permis aussi de réécrire certains passages, de remodeler certaines scènes. J’ai une vision assez claire de ce que je veux faire. J’ai déjà échangé avec une scénographe et avec Nathalie pour affiner l’ensemble, donner chair à cette pièce d’ici un an. Pour l’instant, avec le reste de mon équipe, on est en train de mettre en place le montage financier avec comme partenaires principaux Les Francophonies et le Tropiques-Atrium – Scène nationale de Martinique pour espérer commencer les répétitions en janvier prochain. 

Le festival Quatre Chemins 2021 aura-t-il lieu ? 
Cécile Garcia-Fogel, Trézène mélodies. Théâtre 14 © Simon Gosselin

Guy Régis Jr : Normalement, oui. Comme je vous le disais, c’est vraiment l’événement théâtral de l’année en Haïti. C’est le moment où les acteurs peuvent enfin montrer leur travail, obtenir des cachets. On n’a donc pas le luxe d’annuler une édition. Les conditions seront d’autant plus complexes, que l’on doit entrer dans une période électorale qui risque d’être houleuse. Mais nous maintiendrons la manifestation, qui compte en moyenne une vingtaine de spectacles, dont une partie est locale, l’autre internationale. La programmation est en cours, ainsi que le financement. En juillet, j’aurais une vision d’ensemble de ce qui est possible de faire. En tant que directeur, un de mes objectifs est de permettre par ce festival de sortir mon pays de l’isolement, d’ouvrir sur d’autres cultures. Cette année, nous espérons une très belle production du théâtre du Nord, Trézène Mélodies, des extraits de Phèdre de Jean Racine, des poèmes de Yanis Ritsos, avec Cécile Garcia Fogel. Un spectacle qui a déjà une assez longue histoire en France hexagonale. Il nous reste qu’à nous croiser les doigts ! 

Propos recueillis par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

L’amour telle une cathédrale ensevelie de Guy Régis Jr
Direction lecture – Catherine Boskowitz

Les zébrures de Printemps

Crédit photos © Henry Roy, © Ernesto Bafile, ©  Nous Théâtre / La charge du rhinocéros, © Christophe Péan, © Simon Gosselin

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