Maîtres anciens, la lumineuse réflexion sur l’art de Thomas Bernhard

Aux Déchargeurs, Gerold Schumann propose une réjouissante adaptation et mise en scène du roman de Thomas Bernhard, Maîtres anciens, interprété avec une grande finesse d’esprit par François Clavier. Une réflexion sur l’art d’une grande acuité.

Disons-le tout de suite, je ne suis pas une admiratrice de Thomas Bernhard, c’est ainsi. Donc, c’est un peu en traînant les pieds que je me suis rendu au théâtre pour assister à Maîtres anciens. Je ne connaissais pas le roman. Donc je n’avais aucune idée de ce que j’allais voir. Et je n’ai cessé d’être surprise, étonnée et surtout emballée par ce qui se produisait sur la petite scène des Déchargeurs. Le travail de Gerold Schumann, adaptation et mise en scène, y est pour beaucoup.

Hypnotisé par un tableau du Tintoret

Maîtres anciens de Thomas Bernhard. Mise en scène de Gerold Schumann © Pascale Stih

Seul, assis sur un socle blanc, entouré de panneaux de la même couleur, un homme d’une grande élégance est installé. Il possède l’aspect de ces écrivains, penseurs, et autres que l’on aurait pu voir à l’émission Apostrophe de Bernard Pivot. D’ailleurs dès qu’il ouvre la bouche, les paroles qui en sortent ne sont pas anodines. Il s’appelle Reger. Il est musicologue renommé. Tous les deux jours, il se pose là, sur cette banquette du Musée d’arts anciens de Vienne et regarde L’homme à la barbe blanche du Tintoret.

Soliloque sur l’art et le beau 

Il a donné rendez-vous à Atzbacher (que l’on entend en voix off), un scientifique, qui, étonnamment, aime aussi se rendre dans ce Musée. En l’attendant, il soliloque, faisant défiler ses pensées. Reger est un atrabilaire qui n’aime rien et recherche le beau en tout en sachant que cela n’existe pas. Tel, l’ami Alceste, il s’irrite sur tout et tout le scandalise. Et il y en a des sujets traités, comme l’Art d’État, l’Art tout court, l’éducation, la société et l’être humain. Et, vous n’allez pas le croire, mais c’est plein d’humour ! Ces mots, écrits en 1988, n’ont, malheureusement, pas perdu de leur actualité et de leur perspicacité. La mauvaise foi et les excès d’humeur de cet homme qui pourrait être détestable sont réjouissants à entendre.

Une fabuleuse adaptation

Tour cela prend force parce que Gerold Schumann met le prisme sur une chose qui donne une grande humanité au personnage. Il a aimé et a été aimé. C’est là devant le tableau du Tintoret qu’il a rencontré sa femme, véritable cadeau de la nature. Depuis sa mort, il revient ici pour se souvenir d’elle. Il est devenu un homme à la barbe blanche qui râle, s’énerve mais cache sa grande solitude et son incapacité à remplir le vide. C’est bouleversant.

Un comédien admirable  

François Clavier est un acteur chevronné qui a travaillé, entre autres, avec Antoine VitezPhilippe AdrienJean-Pierre VincentStuart SeideAlain Timar… Sa prestation est remarquable. De sa voix chaude et grave, jouant sur toutes les notes des sentiments et de la réflexion, il fait résonner brillamment les mots de Bernhard. Quel comédien !

Marie-Céline Nivière

Maîtres anciens de Thomas Bernhard
Les Déchargeurs

3 rue des Déchargeurs 75001 Paris
Du 5 au 29 janvier
Du mercredi au samedi à 19h
Durée 1h10

Mise en scène, adaptation de Gerold Schumann
Avec François Clavier, voix Thomas Segouin
Musique de Fanny Mendelssohn, interprétée et enregistrée par le Quatuor Fanny 
Scénographie et costumes de Pascale Stih
Lumières de Philippe Lacombe

Crédit photos © Pascale Stih

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