Festival Trajectoires, une cinquième édition sous le signe de la différence et de la diversité chorégraphique

À Nantes, après une année à huis clos, le festival Trajectoires, initié en 2017 par Ambra Senatore, directrice du CCNN, a ouvert ses portes, le vendredi 14 janvier 2022, plus fort, plus éclectique que jamais. À travers plus d’une vingtaine de propositions, disséminées sur tout le territoire loirain, la manifestation fait déjà carton plein. Reportage. 

Un froid glacial s’est abattu, en ce début janvier, sur la France. La préfecture de la Loire-Atlantique n’est pas épargnée. La température avoisine zéro degré, l’humidité ambiante crée des nappes de brumes dans les rues du centre-ville. Il en faudrait plus pour que les fiers et courageux Nantais restent calfeutrés chez eux. Shopping pour les uns, balades pour les autres et spectacles aux quatre coins de la ville pour les plus curieux, le cœur de la cité palpite, vibre et se laisse porter par une ambiance frisquette mais festive. 

Méditation chorégraphique

Corps sonores de Massimo Fusco , Cie Corps Magnétiques 
CCNN - Festival Trajectoires © DR

Pour commencer cette journée marathonienne de festivalier, quoi de mieux que de tenter l’expérience immersive proposée par Massimo Fusco. Sur la scène du CCNN – Centre Chorégraphique National de Nantes, débarrassés de nos chaussures, de nos doudounes, l’artiste franco-italien invite quelques spectateurs – la jauge est volontairement intimiste pour que chacun profite de ce moment suspendu- à s’installer à même le sol, à se lover contre les cailloux de tissu imaginés par SMARIN, qui jonchent le sol et forment un cercle de pierres aux airs mystiques, énergisants. 

Un voyage intérieur réparateur

Dans une ambiance zen, des sons rappelant la nature enveloppent l’espace scénique. Des oiseaux piaillent, le vent souffle, la pluie tombe drue sur le sol. Lentement, l’esprit vagabonde, les yeux se ferment. Seuls les récits de tranches de vie qui s’échappent des casques audios rattachent les pensées des festivaliers à une réalité, un quotidien à peine palpable, presque lointain. Tournant, virevoltant, dansant autour des corps allongés, qui se détendent imperceptiblement au fil du temps, Massimo Fusco propose des massages. Avec une rare acuité, il ressent les maux de chacun, s’attarde sur une jambe lourde, un estomac un peu barbouillé, un cou tendu. Une chaleur presque surhumaine, faisant oublier la fraicheur ambiante, se dégage de lui, telle une aura mystique. Flottant loin de toute morosité, les quelques privilégiés émergent doucement de Corps sonores, installation sonore, entre performance et séance méditative, prêts à affronter, relaxés, le reste de la journée. 

Danse cérébrale

© José Caldeira

Au cœur de la cité nantaise, au théâtre Graslin, l’opéra de la ville, c’est une autre ambiance qui attend les festivaliers. Pour la première fois, Noé Soulier, tout nouveau directeur du Centre national de danse contemporaine à Angers, présente son travail en région. C’est dire l’effervescence dans la salle, qui fait quasiment le plein – chose rare pour être soulignée en ce temps incertain et covidé. Ne laissant pas le temps aux spectateurs de s’habituer au noir, Les Vagues démarrent tambour battant. Le rideau n’est pas levé que le son des percussions envahit la salle, que les danseurs se jettent à corps perdus dans les mouvements graphiques, saccadés, les gestes précis, les arrêts brutaux d’un élan, d’un déplacement, d’une action. Loin de toute incarnation charnelle, corporelle, l’écriture du chorégraphe se fait cérébral, réflective sur le monde, sur notre manière d’appréhender l’espace, le rapport aux autres. 

Sportivement inspiré 

Jouée en direct par deux membres du groupe Ictus, la musique sert de support aux danseurs. Elle est l’élément vibratoire de la partition imaginée par Noé Soulier. Il est impressionnant de voir comment de tels sons nés d’une percussion, d’un cri tiré d’une plaque de métal par un archer, se répercutent dans une ondulation, une vague, une gestuelle fluide autant que discordante. Refusant toute évidence, toute lecture littérale, le chorégraphe cherche avant tout une forme, un style, un concept, où chacun peut imaginer à l’envie. Certains verrons ici des mouvements inspirés d’activités physiques – lancer de poids, pirouette, « shoot » dans un ballon – , là une lutte entre deux êtres,  ou alors une femme à terre battue par un homme. C’est toute la force du travail de Noé Soulier, ne pas donner de clés, mais permettre à chacun de construire sa propre pensée. 

Effets lumières  

La journée s’achève avec une performance de la danseuse Lora Juodkaite à Stéréolux, espace dédié aux musiques actuelles et aux arts numériques, situé au cœur des anciens chantiers navals, qui ont été réhabilités en 2009 en centre culturel. À deux pas du fameux éléphant et du dragon, deux des machines visibles créées par la compagnie de théâtre de rue « La Machine », les beats résonnent et battent le rappel des derniers retardataires. Sur une scène nue, un étrange lustre tombant des cintres impose sa présence arachnéenne. Dans une pénombre parfaitement théâtralisée, le musicien et plasticien, Maxime Houot fait son entrée, observe le matériel, en vérifie les rouages, avant de s’installer derrière une console de mixage située en arrière-plan côté cour. Avec une grâce, une légèreté, il pousse quelques boutons. Commence alors un ballet de faisceaux lumineux, un son et lumière hypnotique. 

Présence giratoire transcendantale

Et si.. De Rachid Ouramdane, MAXIME HOUOT - LORA JUODKAITE. Festival Trajectoires © Pascale Cholette

Puis, après un court noir, allongée au sol, l’artiste virtuose Lora Juodkaite apparaît. Telle une Sigourney Weaver, toute droite sortie d’Alien, elle prend vie, émerge de quelques longs sommeils. L’effet est saisissant. Dansant, tourbillonnant, elle fait corps avec l’air qui l’entoure, avec la musique techno entêtante, les rais lumineux. Puis, telle une toupie humaine, en giratoire tout son corps se met au diapason, entrant en une rotation que l’on pourrait croire perpétuelle. Jouant sur les rythmiques, elle varie postures et tempo, hypnotise. La salle retient son souffle. Suivant l’écriture spectaculaire, sidérante de Rachid Ouramdane, nouveau directeur de Chaillot-Théâtre de la Danse, elle suspend, virtuose, le temps. Le moment s’achève. Plus rien n’existe. Tout le reste n’est plus que superfétatoire. 

Un festival riche de sa diversité 

La nuit bien avancée, pleine de promesses non exhaustives pour les jours à venir. Mardi 18, Emmanuelle Huynh présentera Nuée au Grand T. Samedi 22, Marie-Geneviève Massé proposera au Théâtre Graslin une revisite dansée du Malade imaginaire de Molière, et David Rolland, les Infirmières, à Stéréolux. Lundi 24, Maud Le Pladec fera la part belle aux femmes compositrices dans Counting stars with you (Musiques Femmes). Jeudi 27, Tidiani N’Diaye en met plein les yeux avec Wax, au TU -Nantes. Vendredi 28, François Veyrunes entre en Résonance avec la nature au Quatrain. Enfin, Marco Berretini conclura, le 30 janvier, ses folles festivités, avec Music Hall au Lieu Unique. Il n’y a plus qu’à faire son programme.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – Envoyé spécial à Nantes

Festival Trajectoires
Nantes
Jusqu’au 30 janvier 2022

Corps sonores de Massimo Fusco , Cie Corps Magnétiques 
CCNN – Centre Chorégraphique National de Nantes 
23 rue Noire
44000 Nantes
Jusqu’au 16 janvier 2022
Durée 1h environ

Création et interprétation – Massimo Fusco
Conception de l’espace sonore extérieur – Vanessa Court
Composition des pastilles sonores diffusées au casque – King Q4
Scénographie de SMARIN

Les vagues de Noé Soulier
Théâtre Graslin
Place Graslin
44000 Nantes
Jusqu’au 15 janvier 2022
Durée 1h environ

Chorégraphie de Noé Soulier
Avec Stephanie Amurao, Lucas Bassereau, Meleat Frederiksson, Yumiko Funaya, Anna Massoni en alternance avec Nangaline Gomis et Nans Pierson
Musique de Noé Soulier, Tom De Cock et Gerrit Nulens
Interprétation – Ensemble Ictus (Tom De Cock et Gerrit Nulens, percussions)
Lumières de Victor Burel 
Régie lumière de Benjamin Aymard 
Régie son de Alain Cherouvrier

Et si… de Rachid Ouramdane & Maxime Houot
Stéréolux
4 boulevard Léon Bureau 
44000 Nantes

Jusqu’au 15 janvier 2022
Durée 40 min
Conception de Rachid Ouramdane & Maxime Houot
Chorégraphie de Rachid Ouramdane
Performance A/V de: Maxime Houot
avec  Lora Juodkaite
Direction technique de Nikola Pilepic
Régie de Justine Duval
Eclairage de Dan Felice 
Costumes de Louise Yribarren

Crédit photos © Pascale Cholette, © DR et © José Caldeira

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