Maud Le Pladec, l’art féminin et féministe

À l’occasion de Montpellier Danse, et avant d’investir Chaillot en décembre prochain, Maud Le Pladec, directrice du Centre chorégraphique national d’Orléans depuis 2017, présente Counting stars with you (musiques femmes), une exploration du matrimoine musical. Conjuguant son et danse au plateau, la chorégraphe sort de l’ombre, avec cette dernière création, de grandes musiciennes oubliées de l’histoire. 

Comment la danse est-elle entrée dans votre vie ? 
Je n’ai jamais eu envie de disparaître - Maud Le Pladec / chorégraphe et Pierre Ducrozet / écrivain - festival concordan(s)e - La Briqueterie - CDC - Vitry-sur-Seine (94) © Martin Argyroglo

Maud Le Pladec : Depuis toute petite, j’ai toujours dansé. Jusqu’à mes dix-huit, j’ai énormément pratiqué, j’ai d’ailleurs longtemps pensé à faire un sport études. Toutefois, je n’étais pas destinée à faire une carrière d’interprète et de chorégraphe, et encore moins de directrice de CCN. Je m’étais, dans un premier temps, plutôt dirigée vers l’enseignement de la danse. J’ai fait trois ans de formation pour devenir professeure. C’est au cours de ce cursus que j’ai compris que ce n’était pas, tant donner des cours qui m’intéressait mais bien danser sur un plateau. Ma rencontre en 1999, quand j’ai suivi la formation Excer.c.e à Montpellier, avec Mathilde Monnier, alors directrice du CCN, fut le vrai déclencheur. En six mois j’ai découvert la danse contemporaine, fait la connaissance de nouvelles plumes chorégraphiques, de chorégraphes avec lesquels j’ai pu travailler par la suite. Et, puis, surtout, j’ai eu la chance trois, quatre ans après, de travailler avec elle sur ses projets en tant qu’interprète. 

Qu’est-ce qui vous a donné envie de passer de danseuse à chorégraphe ? 
POETRY de Maud Le Pladec, Festival Mettre en scène, TNB, Rennes, 01 et 02/11/2011 © Caroline Ablain

Maud Le Pladec : J’ai fait ma première pièce en 2009. C’est assez récent, même si cela fait onze ans. Encore maintenant, j’ai surtout un long parcours d’interprète. Je continue à le faire, notamment pour Boris Charmatz, avec qui je collabore depuis plus de quinze ans. Ayant toujours été proche de l’expérimentation, de la recherche et de l’écriture, j’ai toujours fait plusieurs choses en même temps, multipliant ainsi les expériences. Alors que je dansais, je suivais en parallèle des études sur l’histoire de la danse, sur les différentes pratiques. J’ai fait Paris VIII. Dix ans durant, j’ai participé à un collectif que j’ai monté avec quatre autres artistes, qui s’appelaient le club des cinq. Ensemble, nous avons créé plusieurs pièces, animé plusieurs laboratoires. Je m’étais donc déjà un peu frotter à l’écriture, à la manière d’enchainer les mouvements pour raconter une histoire, une émotion, etc. En 2009, ce qui a été révélateur, c’est la rencontre avec une œuvre musicale de Fausto Romitelli, interprétée à l’époque par Tom Pauwels, le directeur artistique et guitariste de l’ensemble Ictus, qui travaille depuis de nombreuses années avec Anne Teresa de Kersmaecker. Ce fut un vrai choc artistique, qui m’a incité à faire quelque chose, à créer une pièce autour. Après je n’ai plus arrêté de chorégraphier. 

Au vu du titre de la pièce que vous présentez à Montpellier danse, Counting stars with you (musiques femmes), on pressent l’importance de la musique dans votre travail, sa force inspiratrice …. 
Counting stars with you (Musique femmes) de Maud Le Pladec © AlexisBraun Et Floriane Michel

Maud Le Pladec : Exactement. J’ai toujours mis la musique au centre de mes projets, ce qui ne signifie pas pour autant que la danse est à côté, bien au contraire. Ce qui est central dans mon travail, c’est la relation entre la musique et la danse, entre les corps et les instruments, les voix, et surtout entre deux champs artistiques qui historiquement ont toujours été imbriqués, liés, bien que parfois leur union soit conflictuelle. Une histoire entre mariage et détestation, en fonction des écoles auxquelles on se confronte. Étant grande amatrice de musique, j’ai toujours eu envie et besoin, je pense, de m’en servir comme base, pilier, de mon processus créatif. Un des traits spécifiques de mon travail, c’est de partir d’œuvres qui n’ont jamais rencontré la danse. C’est un choix totalement assumé. Depuis dix ans, cela m’a permis de collaborer avec de nombreux compositeurs et compositrices du monde entier, tout particulièrement États-Unis, Italie, Russie et France. Nous avons toujours travaillé de concert, d’autant que certains ont écrit des partitions pour mes pièces. 

Vous écrivez donc un dialogue entre les deux disciplines…

Maud Le Pladec : C’est tout à fait ça. C’est un dialogue au plateau, d’autant que dans beaucoup de mes pièces la musique est jouée en direct. Dans mon projet Concrete, il y avait neuf musiciens sur scène qui accompagnaient cinq danseurs. Le live est pour moi un élément très important, car il faut que la musique soit aussi vivante que la danse.

Votre nouvelle création parle de matrimoine, est-ce le bon moment pour qu’enfin les autrices, créatrices, artistes femmes sortent de l’ombre ?
Counting stars with you (musique femmes) de Maud Le Pladec
Montpellier Danse © Alexandre Haefeli

Maud Le Pladec : Je pense que oui, même si je pense que cela n’a rien de nouveau. Nous sommes juste à un moment de bascule où ce qui était invisible devient visible. Après en balayant l’histoire de la musique de l’époque byzantine à nos jours, il n’était pas question de faire un catalogue, ni de traverser ce matrimoine de manière chronologique. Ça n’aurait pas de sens de rejouer ce qui est du passé, d’autant que le regard serait forcément biaisé car empreint d’une vision très « masculiniste ». Nous avons donc pris le parti de traverser les époques, de faire des allers-retours, de faire se répondre à travers une constellation d’œuvres un certain nombre d’artistes qui ont marqué leur époque avant d’être invisibilisés par la grande histoire. Le grand dam pour moi du patrimoine, de l’histoire, c’est qu’on objectivise les faits, l’art, alors que tout y est subjectif, chacun y ayant mis sa sensibilité, ses couleurs, son identité. C’était cela que nous souhaitions mettre en avant l’identité de chacun, et bien sûr, l’identité de genre. Le répertoire qui parcourt Counting stars with you (musiques femmes)est féminin, mais non binaire. Il n’est pas question d’opposer le féminin et le masculin, mais bien d’aller au-delà, de rester ouvert. Ainsi, dans le choix des compositrices, il y bien évidemment des femmes, mais aussi des femmes transgenres et des hommes. C’est donc plutôt une représentation de ce qu’on appelle aujourd’hui le féminin. 

Elle s’inscrit dans un mouvement qui met en avant le féminin, la différence, la diversité … 
Counting stars with you (musique femmes) de Maud Le Pladec
Montpellier Danse © Alexandre Haefeli

Maud Le Pladec : on peut dire cela comme ça. Je crois que ce n’est pas nouveau, c’est juste que les voix qui portent les messages sont plus populaires, ont une plus grande écoute. La transidentité, le harcèlement sexuel, n’ont rien de nouveau. Cela a toujours existé. C’est juste que maintenant, grâce aux médias, notamment, on en parle. Si ma pièce sort maintenant, c’est surtout que je me suis aperçue, que bien qu’étant féministe, depuis longtemps, je n’avais, qu’en de rares occasions, travailler avec des compositrices. Cela m’a donc questionné. J’ai commencé à creuser ce sujet et je me suis aperçue qu’alors que la musique peut paraître un milieu ouvert, il y a des inégalités fortes en termes de représentativités. J’ai donc pris le parti d’éviter celles dont l’on connait les œuvres comme Hilledegarde de Bingen ou Élisabeth de La Guerre, pour m’intéresser aux autres, celles qui sont toujours et encore dans l‘ombre comme Cassia de Constantinople, qui est la musicienne et poétesse qui a insufflé tout le mouvement de la musique byzantine.

Propos recueillis par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore 

Counting stars with you (musique femmes) de Maud Le Pladec
Montpellier Danse
L’Agora
Cité internationale de la Danse
Montpellier
Les 30 juin et 1er juillet 2021 à 22h

Conception, direction artistique et chorégraphie – Maud Le Pladec
Dramaturgie musicale – Maud Le Pladec et Tom Pauwels de l’Ensemble Ictus
Musique composée, arrangée, interprétée et produite par – Chloé Thévenin
Compositrices / répertoire pressenti – Kassia de Constantinople, Madame Gandhi, Anna Caragnano & Donato Dozzy, Elysia Crampton, Barbara Strozzi, Laura Steenberge, Giovanna Marini, Lucie Antunes, Chloé, Anne Waldman
Travail vocal et assistante à la dramaturgie musicale – Dalila Khatir
Danseurs et chanteurs – Régis Badel, Chandra Grangean, Pere Jou, Andréa Moufounda, Aure Wachter, Solène Wachter
Conception et création costumes – Christelle Kocher, assistée de Carles Urraca Serra — KOCHÉ
Assistante costumes – Marion Régnier
Création lumières et scénographie – Éric Soyer
Dramaturgie – Baudouin Woehl

Crédit portrait © Nicolas Despis
Crédit photos © Alexis Braun Et Floriane Michel , © Caroline Ablain, © Alexandre Haefeli

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