Tourner les étoles

À Chaillot, dans le cadre du portrait que lui consacre le festival d’Automne à Paris, Lia Rodrigues enchante de mille couleurs les spectateurs, avec sa dernière création, Encantado. En cette période d’inquiétude face à la reprise de l’épidémie de la covid, la chorégraphe brésilienne convoque les esprits d’hier, d’aujourd’hui, de demain et fait virevolter mille tissus bigarrés dans une transe folle. 

Il y a des spectacles qui font un bien fou, des œuvres qui invitent au lacher-prise, à l’émerveillement, à l’enchantement. Encantado de Lia Rodrigues, fait clairement partie de cette catégorie, où la fête, la magie, le partage, l’emporte sous tout le reste. À 65 ans, la chorégraphe n’a rien perdu de sa lumière, de sa vitalité et de sa créativité. S’entourant de onze jeunes interprètes, qu’elle a sélectionnés sur plus de 200 danseurs auditionnés, elle imagine une danse du vivre ensemble, de la reconstruction d’une société abimée tant par la colonisation, que par des politiques où l’économie prime sur le bien-être, sur l’humain. 

Un ensorcèlement 

Encantado de Lia Rodrigues © Sammi Landweer

S’inspirant des « entités appartenant aux manières afro-américaines de percevoir le monde » auxquelles le terme Encantado en brésilien fait référence, Lia Rodrigues imagine un espace fantasmé où des créatures de légende, des esprits d’autres mondes viennent réveiller les vivants, leur apporter folie et allégresse, les réconforter, leur offrir guérison de leurs maux, soigner la planète de plus en plus menacée. Nus, les danseurs entrent en scène, nus ils en sortiront, mais entre-temps, leurs corps – tous très différents les uns des autres, absolument pas stéréotypés  – auront subi maintes transformations intérieures, les rendant lumineux, radieux. 

Cérémonie du tapis 

Encantado de Lia Rodrigues © Sammi Landweer

Dans un clair-obscur savamment étudié, les mains des danseurs déplient lentement, un long tapis fait de multiples couvertures chamarrées, comme enchâssées les unes dans les autres. Chacun s’emparera à sa manière d’un morceau d’étole imprimée panthère, d’un plaid en polaire, etc. Les uns s’en servant de pagne, de coiffes, d’autres d’appendices modifiant leur silhouette jusqu’à ne plus être humain. Portés par une musique de plus en plus entêtante, rappelant quelques chants tribaux – en fait des extraits mixés d’une manifestation de peuples autochtones à Brasilia été 2021 – , les onze danseurs, tous excellents et éblouissants,  investissent l’espace, le transforme un lieu rituel.

Une chorégraphie au temps présent

Encantado de Lia Rodrigues © Sammi Landweer

Traversée par les peurs suscitées par l’époque, par la pandémie, par les risques écologiques, et les espoirs d’un avenir que l’on souhaite meilleur, la grammaire de Lia Rodrigues invite à toutes les facéties, les fantaisies. Visages grimaçants, corps contorsionnés, les danseurs entrent en transe. Bien qu’ayant l’apparence d’un joyeux bordel, Encantado est une vraie performance où tout est millimétré, un travail d’une minutie sidérante. Entre rêve écologique et fable anthropologique, la dernière création de la brésilienne est une belle fête des esprits qui donne à croire en des lendemains enchantés.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Encantado de Lia Rodrigues
Salle Jean Vilar
Chaillot – Théâtre national de la Danse

Place du Trocadéro
75016 Paris
Jusqu’au 8 décembre 2021
Durée 1h00

Chorégraphie de Lia Rodrigues en étroite collaboration avec 11 danseurs
assistante a la chorégraphie – Amália Lima
dramaturgie de Silvia Soter 
Collaboration artistique et images – Sammi Landweer
Lumières de Nicolas Boudier

Crédit photos © Sammi Landweer

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