Guy Cassiers confronte deux mythes grecs au monde d’aujourd’hui

À Points Communs, en partenariat avec le festival d’Automne à Paris, Guy Cassiers invite à une revisite de deux figures de la mythologie grecque, Antigone et Tirésias, à l’aune de nos sociétés contemporaines. S’emparant du texte de Stefan Hertmans et des poèmes de Kae Tempest, il tisse les récits contrariés d’une jeune femme en deuil et d’un devin aveugle. 

Directeur artistique du Toneelhuis à Anvers,Guy Cassiers fait, de la peur de l’autre, un thème central de son œuvre et continue son exploration des personnages à la marge d’une société trop normée, d’individus qui voit dans les mouvements révolutionnaires, voire terroristes, la seule manière d’exprimer leur désaccord, de faire entendre leur voix. Alors qu’au Français, Démons, d’après le roman de Fiodor Dostoïevski continue sa route, il met en miroir, dans le cadre du Festival d’automne à Paris, deux monologues où Antigone, devient sœur de terroriste, et Tirésias, messie des catastrophes à venir.

Faire son deuil

Antigone à Molenbeek d’après le texte de Stefan Hertmans (éditions De Bezige Bij)/ mise en scène de Guy Cassiers. Ghitta Serraj  © Simon Gosselin

À travers la figure d’Antigone, transposée dans un Molenbeek, quartier populaire de Bruxelles, devenu bien malgré lui plaque tournante du terrorisme islamiste, l’écrivain belge néerlandophone, Stefan Hertmans questionne la nature humaine, sa capacité à pardonner l’inexcusable. Nouria (bouleversante Ghitta Serraj), brillante étudiante en droit, cherche désespérément à enterrer son petit frère, responsable d’un attentat suicide, lui offrir une sépulture décente. Livrée au mépris de ses concitoyens, renvoyée à sa place d’étrangère, bien qu’elle soit née en Belgique, elle lutte contre un système juridique qui ne lui laisse aucune possibilité d’accomplir les rites funéraires anciens. Indécente pour les uns, folle pour les autres, la jeune femme est le catalyseur de nos contradictions. Entre décision politique et once d’humanité, que faire ? 

Un marginal à la vue divinatrice

En s’emparant de la figure de Tirésias (captivante Valérie Dreville), Kae Tempest, célèbre poéte.sse slameur.se anglais.e, invente un destin pluriel à ce vieillard aveugle et prophète. Né garçon, devenu jeune fille à l’adolescence, puis homme à l’âge adulte, le héros antique, chantre de tous les plaisirs sexuels, croque la vie à pleines dents. Aimé.e des femmes, des hommes, il.elle offre son corps à ceux qui le désire, se nourrit de leur jouissance. Mais qui des deux sexes est celui qui a le plus de plaisir ? Telle est la question que lui pose Zeus, afin d’en finir avec la jalousie de son impétueuse moitié, Héra. Insatisfaite de la réponse donnée, la déesse rageuse lui arrache les yeux. Pour compenser cette perte irrémédiable, le roi de l’Olympe lui offre le don de double vue. Commence alors pour le décadent et décati barbon, une vie d’errance emplie des visions des catastrophes à venir et des réminiscences de son passé de débauché.e. 

Un dispositif scénique entre épure et sophistication

Tirésias de Kae Tempest (sélection de poèmes tirés du recueil Hold your own aux éditions Johnson & Alcock). mise en scène de Guy Cassiers. Valérie Dreville © Simon Gosselin

Pour plus de cohésion et relier de manière un peu artificiel les deux parties de son diptyque, Guy Cassiers imagine un même dispositif scénique fait d’écrans multiples, d’espace de jeu divisé. Sur un plateau noir, la lumineuse Ghita Serraj et l’hypnotique Valérie Dréville susurrent les mots, quitte à les rendre parfois inaudibles. Voix étouffées, tout juste chuchotées, les deux comédiennes font vibrer textes, poèmes et mélopées, qui s’entremêlent avec une belle harmonie, tantôt douloureuse, tantôt insurgée, aux musiques de Dmitri Chostakovitch jouées à travers écrans interposées par le Quatuor Danel. L’effet est remarquable. Il invite à un voyage à travers les âmes tourmentées de ces deux figures de mythologie grecque confrontées aux affres de nos sociétés contemporaines. 

Deux spectacles en un 

Tirésias de Kae Tempest (sélection de poèmes tirés du recueil Hold your own aux éditions Johnson & Alcock). mise en scène de Guy Cassiers. Valérie Dreville © Simon Gosselin

Face à une première partie toute en fluidité et émotion, la seconde partie fait figure d’étrangeté. En effet, si les préoccupations de cette Antigone de Molenbeek résonnent en nous, questionnent et chamboulent nos propres convictions, le Tirésias de Kae Tempest déroute tant l’errance du personnage, de ses pensées, tire plus de divagations obscures que d’intelligibles augures. Décontenancé, désorienté, le public se laisse séduire par le réalisme de l’un et les envolées lyriques de l’autre. Reste la mise en scène épurée, précise de Guy Cassiers, le jeu puissant, intense de Valérie Dreville, et celui tout en fragilité troublante de Ghita Serraj. Un moment hors du temps, une expérience à tenter.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Antigone à Molenbeek d’après le texte de Stefan Hertmans (éditions De Bezige Bij) & Tirésias de Kae Tempest (sélection de poèmes tirés du recueil Hold your own aux éditions Johnson & Alcock)
Théâtre des louvrais 
Points Communs
Place de la Paix
95300 Pontoise

Jusqu’au 8 décembre 2021 à 19h30
Durée 2h45 avec entracte

Mise en scène de Guy Cassiers assisté de Benoît de Leersnyder
Scénographie, vidéo de Charlotte Bouckaert
Lumière de Fabiana Piccioli
Musique de Dmitri Chostakovitch interprété par le Quatuor Danel


Antigone à Molenbeek de Stefan Hertmans
Avec Ghita Serraj
Traduction d’Emmanuelle Tardif (éditions Le Castor Astral)

Tirésias de Kae Tempest
Traduction de D’ de Kabal, Louise Barlett (éditions L’Arche)
AvecValérie Dréville

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