Sandrine Juglair © Isabelle Guilbaud

Sandrine Juglair, artiste au-delà du genre

Dans le cadre de l’édition 2021 des Nuits du cirque, Sandrine Juglair présente, à l’Onyx, scène conventionnée danse et arts du cirque à Saint-Herblain, sa toute dernière création, Dicklove. Après Plastic Platon, qui avait séduit les festivaliers, cet été, à Avignon, l’artiste continue à explorer de manière profondément jubilatoire, la question du genre et invite à une expérience inclassable qui pulvérise les normes et les diktats. 

Qu’est-ce qui vous a donné envie de devenir circassienne ? 

Dicklove de Juglair. Nuit du cirque © Fabien Buring

Sandrine Juglair : C’est un gros hasard. Enfant, j’étais déjà très sportive. J’avais besoin de me dépenser, de pousser mon corps dans ses retranchements, de m’en servir comme un outil. Mais, à l’époque, il n’y avait rien de construit, pas de schéma préétabli. Certainement aussi que les spectacles de cirque contemporain auxquels m’emmenaient mes parents ont eu aussi leur influence. Après mon bac ES et avant d’entrer en fac de socio, j’ai voulu, durant une année sabbatique, tenter l’aventure. Je me suis donc inscrite à une école de cirque. Il y avait bien une option professionalisante, mais je n’avais pas imaginé qu’il était possible pour moi, qui n’était pas enfant de la balle, d’en faire mon métier. Une fois, le pied à l’étrier, je n’ai plus eu l’envie de faire autre chose. J’avais attrapé le virus. 

Qu’est-ce qui vous inspire quand vous écrivez vos spectacles ?

Dicklove de Juglair. nuit du cirque ©Aurélie Ruby

Sandrine Juglair : Plein de choses. Dans mon premier spectacle (Diktat) je questionnais les diktats du regard de l’autre et celui que l’on s’impose à soi. J’y traversais aussi un peu tous les fantasmes qui questionnaient qui j’étais en tant qu’individu, quels étaient mes désirs mais aussi en tant qu’artiste, et comédienne. À l’intérieur de ce seule-en-scène, il y avait une séquence d’une dizaine de minutes où je me transformais en homme. Curieusement, elle a suscité énormément de réactions des spectateurs. Je n’avais absolument pas mesuré son impact, la résonnance qu’elle avait dans notre société en pleine évolution. Très vite, j’ai eu envie d’en approfondir les contours et je me suis alors intéressée à la question du genre.J’ai commencé à travailler sur une nouvelle création, Dicklove et du coup quand la SACD m’a proposée de participer à Vive le Sujet ! dans le cadre du Festival d’Avignon, cela a suscité chez moi le désir d’étudier à deux cette interrogation, ce sujet brûlant d’actualité. 

Vous parlez de Plastic Platon. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette œuvre ?

Plastic Platon de Juglair avec Julien Fanthou. Festival d'Avignon. © Anna Rizzo

 Sandrine Juglair : nous sommes partis avec Julien Fanthou, qui lui-même est drag queen, du Banquet de Platon. Un récit dans lequel, pour simplifier et résumer, le philosophe part de l’hypothèse que nous étions un même être, avec un seul corps, quatre bras, quatre jambes et deux sexes. Mais comme cette singularité nous rendait altier, les dieux ont décidé de nous séparer en deux et de condamner chaque moitié à chercher l’autre durant toute sa vie. C’est en fait une véritable allégorie de l’amour. Mais ce qui nous intéressait, c’était le fait que nous étions dans un premier temps “complet” avant de devenir “imparfait”. Cela nous a ouvert tout un champ des possibles, un imaginaire, qui a mené à l’idée du spectacle, de réunir nos deux corps grâce à du papier fraicheur. Petit à petit, d’autres sujets ont vu le jour, comme la contrainte des corps, la quête d’identité.  

Dans votre nouvelle création, Dicklove, que voulez-vous interroger ? 

Dicklove de Juglair. nuit du cirque ©Aurélie Ruby

Sandrine Juglair : Je continue à explorer la question du genre, qui est certes pour moi centrale, mais que je trouvais complexe à aborder tant elle est galvaudée. Je crois profondément que nous sommes tous concernés par le genre. Il n’est pas l’apanage d’une minorité, d’un sexe ou d’un autre. On est tous homme ou femme ou nous définissant autre et nous devons nous adapter ou pas aux marqueurs sociaux très inscrits dans nos sociétés. Refusant d’entrer dans une écriture ou un geste artistique qui serait à terme didactique ou moralisateur, j’ai choisi de partir de ma propre histoire, de mes propres expériences. Je commence ainsi Dicklove en parlant de mon enfance, de ma spécialité en tant que circassienne, qui est le mat chinois, un art très masculin. Quand j’ai commencé, il me semble que nous n’étions que deux à pratiquer cette discipline. Du coup, je me suis rendue compte, que j’ai depuis l’enfance été traversée par ces questions sociales et sociétales. Partant du corps et de la musique jouée en direct par Lucas Barbier, je raconte une histoire, je me transforme, me travestis à loisirs pour explorer qui je suis réellement et comment m’accepter, être à ma place au-delà de toutes règles, de tous codes. Je pars de l’intime pour aller vers quelque chose de plus politique et plus libre aussi. Ce n’est en tout cas pas l’objet du spectacle, mais chacun est libre d’en appréhender les contours, les faire siens, et aller sur des terrains plus réflectifs. Chacun voit ce qu’il veut, prend ce qu’il veut.

Propos recueillis par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Dicklove de Sandrine Juglair
Création dans le cadre de La Nuit du Cirque
Création et interprétation sonore de Lucas Barbier
Regards extérieurs et dramaturgiques – Claire Dosso et Aurélie Ruby
Création lumière de Julie Méreau
Construction – Max Heraud, Etienne Charles, La Martofacture
Costumes de Léa Gadbois-Lamer

Tournée
les 9 et 10 novembre 2021 – CRÉATION – Le Manège, Scène Nationale, Reims (51)
les 12 et 14 novembre 2021 – La Nuit du Cirque, Onyx, St Herblain (44) – dans le cadre de la Nuit du cirque organisée par Territoires de cirque
Les 10 et 11 décembre 2021 au Cirque Théâtre, PNC, Elbeuf (76)

Les 18 et 19 janvier 2021 au Festival Circonova, Théâtre de Cornouaille, Scène Nationale, Quimper (29)
Les 7 et 8 mai 2022 aux Nuits d’Eole, Montigny-les-Metz (57)
du 23 au 25 mai 2022 à L’Espal / Les Quinconces, Scène Nationale, en partenariat avec La Cité du Cirque, Le Mans (72)

Plastic Platon de Juglair 
Création au Festival d’Avignon
Conception et interprétation-Julien Fanthou et Juglair
Regards extérieurs Cille Lansade, François Chaignaud

Crédit photos © Isabelle Guilbaud, © Fabien Buring, © Aurélie Bory et © Anna Rizzo


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