Dans les coulisses de la Fabrique d’un monstre

À Avignon, avant d’entamer dès février 2022, une belle tournée à travers la France, la compagnie du Chat Foin présentait les Détaché.es, où Stéphanie Chêne, Yann Dacosta, et Manon Thorelauscultent jusqu’à l’os les déclencheurs qui font qu’un garçon, somme toute sans histoire, bascule imperceptiblement pour devenir un monstre. Nourrie de rencontres faites en prison avec des détenus, la dramaturge Manon Thorel esquisse par touches le portrait-robot d’un tueur. Rencontres. 

Quelle est la genèse de la pièce détaché.e.s ? 
Les détaché.e.s de Manon Thorel. Yan Dacosta © Arnaud Bertereau

Yann Dacosta : En 2017, j’avais mené un projet de création dans la prison de Cherbourg. J’avais été marqué par la rencontre avec un détenu qui, faute d’entourage et d’ancrage affectif, m’avait confié commettre de nouveaux délits à chacune de ses sorties de détention, pour y retourner. La prison étant son seul repère. Le récit d’un vide relationnel abyssal qui m’avait intimement questionné. Comment survit-on quand on a perdu toutes ses attaches ?
J’ai donc réuni un groupe de travail constitué de créateur.rices qui sont à la fois comédien.ne.s, chorégraphes, créateurs lumière, vidéastes, auteur.rices, venant du théâtre et de la danse avec qui nous avons travaillé sur la question : « qu’est-ce qui nous attache réellement au monde ? » Je ne m’étais encore jamais frotté à l’écriture de plateau, mais j’avais envie de m’aventurer dans ce travail en investigation très intime. Tous les artistes du groupe de travail ont mené des ateliers d’écriture dans 5 centres pénitentiaires de Normandie selon des protocoles que nous avons construits ensemble. Chaque atelier durait deux semaines. Les histoires des détenus rencontrés lors de ces ateliers nous ont inspirés et ont permis d’exorciser d’autres histoires. Plus personnelles, plus intimes. Des histoires vraies qui parlent des liens que nous tissons, avons tissés, détissés. Le groupe de recherche a évolué, il s’est resserré sur une équipe définitive de création. Les places se sont trouvées, et Manon Thorel a écrit la pièce, inspirée par les improvisations des interprètes, qui ont emmené notre spectacle vers cette histoire de famille, ses violences et ses carences. 

Pour écrire cette pièce vous vous êtes nourris d’entretiens avec des détenus, qu’est-ce que vous avez retenu et comment cela s’est passé ? 
Les détaché.e.s de Manon Thorel. Yan Dacosta © Arnaud Bertereau

Yann, Manon Thorel et Stéphanie Chêne : Quand on travaille en prison, on ne sait jamais pour quel motif ils sont là. Mais à Caen, nous avons travaillé dans une prison dont 80% des détenus sont des criminels sexuels, condamnés à de très longues peines de prison. Grâce à nos protocoles d’écriture nous avions accès à des bribes de leurs souvenirs de jeunesse et celles-ci ouvraient des fenêtres sur des petites choses qui grinçaient, des carences et des cruautés familiales.  Et puis on s’est baigné.e.s dans les grandes histoires connues des tueurs tristement célèbres qui ont commis des crimes extrêmement violents. On a aussi échangé avec le personnel qui travaille dans ces établissements pénitentiaires et sans faire de généralité il y a souvent des choses qui reviennent : des pères absents, des humiliations et cruautés familiales vécues dans l’enfance… Cela n’explique pas tout mais force est de constater que ces motifs reviennent assez souvent.

Votre pièce fait le portrait d’un tueur en devenir, explore les mécanismes qui transforment un garçon en assassin. Qu’est-ce qui vous a intéressé dans ce parcours ? 
Les détaché.e.s de Manon Thorel. Yan Dacosta © Arnaud Bertereau

Yann, Manon et Stéphanie : À partir de cette multitude de témoignages nous nous sommes concentrés sur l’histoire de cette famille dysfonctionnelle et de son fils unique qui, on le saura dès la première scène, va se retrouver en prison pour une longue peine. Cette histoire révèle l’universelle fragilité de nos existences. Car c’est dur d’être un humain. Et de le rester toute sa vie. Surtout en prison. S’est questionné alors le degré d’empathie que nous pouvons avoir pour les « exclus », les malfrats, les « monstres ». Entre fascination, tendresse et rejet. Entre compréhension et non-envie d’excuser. Ce fil émotionnel sur lequel on peut se trouver quand on les rencontre, quand on rencontre ces hommes-là, les criminels. Entre la répulsion qu’ils nous inspirent d’emblée et la rencontre humaine qui peut avoir lieu à l’issue de deux semaines d’un atelier artistique mené avec eux. 

Le texte est assez radical, qu’espérez-vous que retiennent les spectateurs ? 
Les détaché.e.s de Manon Thorel. Yan Dacosta © Arnaud Bertereau

Yann, Manon et Stéphanie : Sans doute que l’important à retenir c’est l’ambivalence. La complexité des êtres et des structures sociales (ici en l’occurence familiale). 
Et qu’il faut souvent regarder plus largement, étendre son regard au-delà des faits, pour tâcher de comprendre d’où naissent les choses, d’où surgit le mal.
Comme il ne s’agit ni de justifier, ni d’excuser, on cherche à mettre le spectateur face à une impossible prise de partie. 
Ce qui se joue dans une famille est complexe, c’est le point de rencontre, très chargé en affect, de plusieurs solitudes, interdépendantes les unes des autres. 
Les relations y sont souvent bourrées d’ambivalence.
L’histoire de Jean est particulière, et spécifiquement chargée, mais elle n’est que le miroir grossissant de ce qui peut se jouer dans n’importe quelle famille par touches.
Amours malhabiles ou toxiques, déséquilibres, humiliations, attaques verbales ou physiques, jalousies, rapports de force, de domination. 
En rendant tous les personnages de la famille ambivalents on ne sait plus qui juger ni qui excuser. Ni à qui attribuer la perversité et donc le crime de Jean.
Or ne pas savoir choisir son camp c’est commencer à ouvrir son regard et comprendre ce qui se joue de toutes parts. 
Nous avons voulu mettre à l’épreuve l’empathie des spectateurs, comme la nôtre a été bousculée en travaillant avec certains détenus.
Un crime a-t-il une source, une explication, à défaut d‘être pardonnable ? 
Le criminel est-il le seul responsable de son crime ?
Et nous, à quel point sommes-nous en mesure de comprendre ? De faire la part des choses ? Et de nous attacher à des hommes ayant commis des actes monstrueux ?
Pas une réponse, seules des questions. En une histoire, celle de Jean.

Comment avez-vous choisi les comédiens pour cette partition sur le fil ? 
Les détaché.e.s de Manon Thorel. Yan Dacosta © Arnaud Bertereau

Yann, Manon et Stéphanie : C’est effectivement une partition sur le fil qui a été écrite sur mesure. Inspirée par leurs propres improvisations. J’avais réuni un large groupe d’artistes avec lesquels j’avais déjà collaboré. Puis au fur et à mesure de l’écriture de l’histoire et de la création de la forme l’équipe s’est précisée. Le point de départ a été une évidence autour du duo mère-fils avec Bryan Chivot et Aurélie Edeline. (Bryan vient de sortir du conservatoire de Rouen, je l’avais rencontré lors d’un stage que j’y avais encadré. Quant à Aurélie ce sont des retrouvailles puisque nous étions au Conservatoire de Rouen ensemble et y avons créé les premiers spectacles de la compagnie). La question s’est posée du traitement de l’absence du père : le montrer ou pas ? Ne pas le montrer revenait à laisser reposer toute la responsabilité sur la mère, donc s’est imposé pour nous le besoin de représenter le père, taiseux, absent et violent, mais aussi de créer une autre figure masculine protectrice, celle de l’oncle, afin d’éviter une dualité masculin-féminin caricaturale. Le père et l’oncle sont donc joués par Martin Legros (avec qui la compagnie n’avait jamais travaillé). Une autre figure féminine : Charlotte, la petite amie jouée par Manon Thorel elle-même. Si la mère est tour à tour victime et responsable, Charlotte n’est ni l’une ni l’autre. Elle aurait pu être une victime, mais elle s’enfuit. Le spectacle fonctionne comme un miroir. Deux femmes vont tomber amoureuses d’un homme violent : Claude va tomber amoureuse de Michel et Charlotte va tomber amoureuse de Jean. On ne raconte pas d’où vient la violence de Michel parce que le spectacle repose sur la construction de celle de Jean. Charlotte fuit l’homme toxique et pervers dont elle est tombée amoureuse avant d’être sous emprise et de basculer dans la folie. C’est une figure féminine forte, construite, entourée. C’est une deuxième collaboration avec Manon Thorel. Et enfin une figure féminine plus ambiguë, celle de la tante de Jean, interprétée par Jade Collinet – c’est la quatrième fois que Jade joue dans des spectacles de la compagnie. Ce personnage est très important pour comprendre le système de non-dit, de hontes et de secrets qui se met en place et qui participe à construire et rendre possible la violence, sans pour autant la cautionner. C’est une femme seule, ses frères représentent sa seule famille, ses seules attaches. Elle n’est pas d’accord avec la violence de son frère ni celle de son neveu, mais elle ne prendra pas le risque de les perdre, alors elle ferme les yeux, choisit son camp, et son camp ne sera jamais celui des autres femmes. 
Le processus de travail a fini par créer cette famille dysfonctionnelle, comme il y en a tant, comme un miroir tendu aux spectateurs et spectatrices. 

Propos recueillis par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Les détaché.e.s de Manon Thorel
Festival d’Avignon le OFF
LE 11.Avignon
11 boulevard Raspail
84000 Avignon
Jusqu’au 29 juillet 2021à 22h30
Durée 1h30

Tournée
les 24 et 25 février 2022 au Tangram – scène nationale – Evreux-Louviers
le 1er mars 2022 à la Maison de l’Université – Mont-Saint-Aignan
le 3 mars 2022 à l’Espace culturel François Mitterrand – Canteleu
le 8 mars 2022 à La Renaissance – Mondeville
le 11 mars 2022 au Rayon Vert – scène conventionnée – Saint-Valery-en-Caux
le 7 avril 2022 à Dieppe Scène Nationale

Mise en scène de Stéphanie Chêne, Yann Dacosta et Manon Thorel
Avec Bryan Chivot, Jade Collinet, Aurélie Edeline, Martin Legros, Manon Thorel
Chorégraphie de Stéphanie Chêne
Création lumière de Sam Steiner
Création sonore de Matthieu Leclere
Scénographie et construction – Grégoire Faucheux & Olivier Leroy
Création costumes – Elsa Bourdin
Régie générale – Marc Leroy

Crédit photos © Arnaud Bertereau

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