L'artéphile - Anne Cabarbaye et Alexandre Mange _ DR

L’Artéphile, un théâtre à la confluence des arts à Avignon

Anne Cabarbaye et Alexandre Mange dirigent depuis 2015, le théâtre Artéphile à Avignon. Ils nous parlent avec passion de ce lieu permanent de créations contemporaines, où les arts vivants, visuels et numériques cohabitent en harmonie.

D’où venez-vous et comment est né le projet d’un lieu comme l’Artéphile ?
Artéphile Entrée publique © DR

Anne Cabarbaye : J’ai fait les Beaux-arts de Rennes en périscolaire de l’âge de 12 à 19 ans, un baccalauréat philo / arts plastiques, puis j’ai enchainé sur l’école Boulle à Paris. J’en suis sortie majore, un encouragement que je donne à toutes et tous les cancres et autres dys ! Avec mon diplôme en poche, je me suis dirigée vers le théâtre, l’opéra. Cela a toujours été une vocation, l’endroit où je me sens le mieux. J’ai été engagée à l’Opéra Bastille en tant qu’intermittente sur Nabucco de Verdi dans le département de Jean-Bernard Scotto, aux ateliers post costume. Il s’agissait d’une mission riche où je passais de la confection d’accessoires, à la patine de costumes, au thermoformage de cuirasses… Ce fut une de mes plus marquantes expériences professionnelles. Malheureusement, la mission s’est terminée, pas les factures à payer ! En revanche, la Maison de Haute-Joaillerie Cartier, m’avait repérée à Boulle et m’a engagée. J’ai intégré leur studio de création en tant que designer, j’y suis restée 4 ans avant de me mettre à mon compte. C’est par ailleurs un métier que je pratique encore en parallèle. Mais j’avais en moi, un projet à long terme, celui de pouvoir bâtir une structure artistique. À l’époque, il n’était pas forcément axé sur le théâtre. D’ailleurs Artéphile n’est pas axé uniquement sur le théâtre. C’est aujourd’hui devenu très tendance de parler de pluridisciplinarité mais ici, dans notre lieu, tous les espaces sont prévus depuis l’origine, pour la création quel que soit le domaine artistique. 

Alexandre Mange : Pour ma part, j’ai une formation de gestionnaire et j’ai longuement travaillé comme contrôleur de gestion pour un joailler dans l’industrie du luxe. C’est comme ça que l’on s’est rencontré, Anne et moi. J’ai fait en sorte que son projet prenne corps au niveau structurel, opérationnel. C’était un projet auquel j’adhérais évidement à 200%.

Anne Cabarbaye : C’est un projet artistique assez complexe que l’on a bâti avec toute l’expérience de 25 ans de rencontres dans des domaines et structures professionnelles très différents : dans l’art, dans la gestion mais aussi en associatif.

Pourquoi Avignon ?

Alexandre Mange : À la naissance de notre fils, on a pris la décision de ne pas le faire grandir à Paris, et on s’est installé dans le Luberon. C’est ainsi qu’on est arrivé à Avignon. 

Anne Cabarbaye : On a trouvé le lieu qui est maintenant Artéphile, par un pur hasard même ! On avait un voisin qui était agent immobilier et connaissait mon parcours. Autour d’un verre, il nous apprend que son agence avait un théâtre à vendre à Avignon. On a visité, c’était vieux, sale et laid mais le bâtiment avait du potentiel avec une bonne rénovation, et on s’est lancé ! 25 ans de réflexion et de patience et la structure artistique devant nos yeux. Artéphile, ce n’est pas un départ ou une reconversion professionnelle, c’est une fin en soit !

Alexandre Mange : Avant, nous étions des festivaliers et tous les ans, nous suivions le festival avec beaucoup de passion. Le grand atout que nous avons, avec le recul, c’est que l’on n’avait aucun code de la profession. On a fait les choses comme on pensait qu’elles devraient être faites, on s’y est tenu. On nous rapporte que cette façon de faire est originale alors qu’elle nous parait évidente. Probablement est-ce cette liberté d’esprit et de faire qui nous différencie et est notre atout aujourd’hui. 

Et vous avez créé ce que vous appelez votre Bulle de création…
Accueil Artéphile © DR

Alexandre Mange : On ne voulait pas limiter le lieu qu’aux arts vivants. On souhaitait l’étendre et l’ouvrir à toutes les formes d’expressions artistiques. Avant que l’on puisse avoir une activité théâtrale ici, on a créé l’atelier d’arts visuels en 2014 qui a accueilli pendant 5 ans l’artiste Pablito Zago. Nous avions cette idée farouche qui était de se dire que tous les arts pouvaient se mélanger et s’enrichir. 

Anne Cabarbaye : Tous les arts ont leur langue et langage, mais la fin, je le pense, est d’être média de notre temps. On se rend compte que tout cela est très codé comme la société en générale d’ailleurs. Ce constat nous l’avions fait depuis longtemps dans nos expériences soit professionnelles, soit de vie en générale. Alexandre, qui a été contrôleur de gestion dans une multinationale du luxe, est devenu un temps père au foyer, à une époque où ce n’était pas aisé pour un homme ! Il s’occupait de notre fils et de la gestion de mon activité de design. À cette période, il a aussi été consultant en gestion, bénévole pour l’école Montessori d’Avignon Montfavet dont il a fini par être président… Ça, c’est un résumé rapide ! Quoiqu’il en soit, ce sont ces expériences de vie qui ont fait que l’on a eu besoin de s’échapper du normatif. C’est un acte citoyen pour nous. La chance qu’offrent les arts, à part dans celui étatique, est de pouvoir avoir une vraie expression pour toutes et pour tous. Car l’art parle de la vie, de l’émotion des gens qui vivent aujourd’hui ! Donc oui, nous sommes convaincus par le théâtre pour tous.

Alexandre Mange : L’écriture contemporaine a défini notre ligne artistique de manière très évidente, parce qu’elle parle de toutes et tous aujourd’hui bien sûr, mais aussi parce que souvent, les artistes doivent attendre d’être morts ou mortes pour être reconnus et cela nous insupporte complètement ! Il est important de voir ce qui se passe à l’instant T, celui du moment dans lequel on se trouve. Ce sont les artistes contemporains qui peuvent nous apporter des clefs pour vivre dans le monde dans lequel on vit, c’est leur travail quotidien, ils sont là et bien vivants.tes !

Anne Cabarbaye : C’est ce qui fait que l’on mélange des artistes reconnus dans leur profession avec des compagnies qui ont les difficultés inhérentes au commencement d’une carrière et que nous trouvons extrêmement talentueux. Cela permet de leur faire rencontrer le public mais aussi les professionnels, programmateurs, journalistes… On est une agence « Artymoniale » ! Ici, les personnes se retrouvent à travailler ensemble. C’est vraiment ce que l’on cherche à favoriser. Et c’est beau !

Alexandre Mange : On est tout aussi concerné que les compagnies par leur projet. On les a choisies et elles nous ont choisis. Cela crée une harmonie où les personnes se rencontrent et finissent par travailler ensemble car elles ont beaucoup de points communs dans leurs visions des choses, de la vie, du métier et du travail. 

D’où l’appellation de Fabrique à spectacle ?
Artéphile Salle 2 © DR

Anne Cabarbaye : La Bulle est la Fabrique ! Se sont tous les espaces qui sont mis à disposition pour pouvoir créer dans les meilleures conditions, avec beaucoup de possibilités techniques et sans stress. C’est la metteuse en scène Blandine Pélissier qui a donné ce nom à Artéphile et les compagnies disent, en créant ici, qu’elles se retrouvent dans une bulle. Pendant l’année on accueille énormément de résidences de création, c’est ce que nous préférons. Les compagnies créent, logent, mangent ici. Si elles veulent travailler à 4h du matin, elles le peuvent ! Elles sont en totale immersion dans leur projet. Cela devient une sorte de bulle pour travailler et fabriquer des spectacles. 

Alexandre Mange : À partir du moment où on a choisi un projet, il devient aussi le nôtre, on l’accompagne et on le défend ! Je dis lors des réunions préparatoires à notre équipe technique : ici on ne dit jamais non ! Et si on doit le dire, c’est vraiment parce qu’avec toute notre volonté c’est vraiment infaisable. Cela surprend les compagnies qu’on leur dise oui tout le temps car d’ordinaire on leur dit d’abord non ! Et puis nous voir nous battre autant qu’eux pour y arriver, cela resserre encore plus les liens.

Anne Cabarbaye : J’ai besoin de la cohérence de l’équipe avec le projet pour pouvoir en parler. On va vers les personnes avec lesquelles on a potentiellement toutes les chances de partager une expérience enrichissante. On laisse toute la place au travail de création. Ici, pas de place pour l’égo, le stress et la frustration.

Alexandre Mange : C’est grâce à ce travail d’équipe que je me suis formé à la technique, que j’ai appris un nouveau métier et acquis les compétences pour travailler ici. Et puis maintenant, j’arrive à leur apprendre des trucs. Je leur rends un peu de ce qu’ils m’ont donné. Et ça c’est chouette ! Benoît Giros, parce que je connaissais bien son spectacle, m’a proposé de l’accompagner en tournée en régisseur pour La magie lente. Et maintenant, il m’a demandé de faire la régie générale de son nouveau spectacle Jubiler. Du coup j’ai intégré l’équipe.

Anne Cabarbaye : Et puis Alban Coulaud, le directeur artistique et metteur en scène de la compagnie Onavio, a demandé à Alexandre d’être le président de sa compagnie il y a 2 ans maintenant. Par ailleurs, Alban Coulaud et Simon Chappellas occupent l’atelier de manière pérenne avec la Caisse à Outil Numériques autour d’un travail de recherche numérique comme acte artistique au service des spectacles de leur compagnie. 

2020 l’annulation, comment avez-vous pensé votre programmation de 2021 ?
Salle 1 Artéphile © DR

Alexandre Mange : Dès le mois de mars il nous semblait compliqué que le festival puisse se dérouler dans de bonnes conditions et nous avons pris les devants auprès des compagnies pour leur dire que vues les circonstances, on comprendrait si elles souhaitaient se désister. Il faut comprendre qu’il y a eu au sein des compagnies mêmes ou dans la vie de chacun et chacune, des personnes malades voire décédées. Dès l’annulation, on a tout de suite décidé un report en 2021. À l’automne, tout le monde nous a répondu positivement et nous avons commencé nos réunions pour envisager plusieurs organisations si la pandémie durait. Il n’y a eu que deux compagnies qui ne sont pas venues. L’une, qui avait travaillée à deux-trois créations dans l’année et a du faire face aux annulations et reports et ne se sentait pas la force de faire un Avignon. Et la deuxième, parce qu’elle est programmée dans le In cette année avec un autre projet, et ne pouvait pas faire les deux ! Or, il y avait deux compagnies qui, depuis 2019, était d’ores et déjà prévues pour ce festival 2021, l’Idée du Nord avec Jubiler et la Cie Le Théâtre du Menteur avec Reptile. Du coup, nous avons pu les programmer. In fine, en concertation constante avec les compagnies et devant les contraintes des conditions sanitaires nous avons décidé, pour que tout le monde puisse s’exprimer, de jouer les spectacles un jour sur deux. Cela a fait l’unanimité et la preuve de la force de l’intelligence collective !

Propos recueillis par Marie Céline Nivière

L’Artéphile
Festival d’Avignon le OFF
5 bis, 7 rue Bourg Neuf
84000 – Avignon 

Crédit photos © DR

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