Emmanuelle Hiron, l’art de virtuosité brute

Découverte dans Un fils de Marine Bachelot Nguyen, où elle campait une mère « manif pour tous » découvrant l’homosexualité de son fils, Emmanuelle Hiron n’a pas son pareil pour changer de peau de rôle. Modulant sa voix, ses mimiques, elle se met à nu verbalement parlant dans la dernière création de David Gauchard à découvrir sans tarder à la Manufacture à Avignon.

Nu de David Gauchard avec Emmanuelle Hiron. © Dan Ramaen

Quel est votre premier souvenir d’art vivant ? 
La visite de la vieille dame de Friedrich Dürrenmatt monté par l’atelier de théâtre du lycée Marguerite de Navarre à Alençon quand j’étais au collège. J’aimais déjà jouer, mais je n’avais jamais mis les pieds dans une salle en tant que spectatrice. J’ai voulu faire partie de ce club direct !

Quel a été le déclencheur qui vous a donné envie d’embrasser une carrière dans le secteur de l’art vivant ? 
C’est l’école publique et les professeurs que j’y ai rencontrés qui m’ont permis de découvrir la scène, le théâtre, la littérature, la philosophie, la sociologie. À partir de là, c’est comme si j’avais vu quelque chose duquel je ne pouvais plus détourner le regard. Je viens d’un milieu populaire où l’école est importante parce qu’elle est l’endroit de l’ascension sociale possible. Finir à l’usine est un échec pour mon père, lui-même ouvrier et il était très sévère à ce sujet. Il est pourtant devenu furieux quand cette même école, où je réussissais, m’a emmenée vers le théâtre. Ce n’était pas un métier. Il avait malgré lui construit un peu le monstre que je devenais, mais je ne pouvais plus faire marche arrière, faire autrement. Heureux, ou pas, c’était évident que j’irais vers ça, ça me révélait et embrasser cette carrière a été du coup une décision très forte et très conflictuelle.

Qu’est-ce qui a fait que vous avez choisi d’être comédienne ? 
Quand j’ai compris que ce que je faisais spontanément depuis l’enfance était un moyen d’expression puissant et pouvait être un métier. 

Le premier spectacle auquel vous avez participé et quel souvenir en retenez-vous ? 
Des reprises de sketchs des Inconnus que j’avais joué dans la cantine de mon collège. Grand succès. Je me souviens d’un grand plaisir et de gens craqués de rire.

Votre plus grand coup de cœur scénique ? 
Il y en a beaucoup… Tous des indiens d’Alain Platel, Crowd de Gisèle Vienne, By Heart de Tiago Rodrigues, Regarde maman je danse de Vanessa Van Durme, Germinal d’Halory Goerger & Antoine Defoort, Ça ira…  de Joël Pommerat par exemple… 

Nu de David Gauchard avec Emmanuelle Hiron © Pierre Bellec

Quelles sont vos plus belles rencontres ? 
Les gens que j’ai rencontrés à l’école de théâtre, notamment David Gauchard (qui a créé la compagnie L’Unijambiste) avec qui nous avons créé beaucoup de spectacles, notamment Le Fils écrit par Marine Bachelot Nguyen qui est le personnage le plus fort que j’ai eu à travailler. Aussi Nicolas Petisoff, autre ami d’école avec qui je travaille toujours, notamment sur son projet Parpaing et son prochain Pédé.e. Mladen Materic, un maître pour moi. J’ai fait plusieurs créations avec lui et je pense souvent à ce qu’il m’a appris quand je travaille. Et mes ami.e.s! Par exemple Léonore Chaix, je rêve souvent d’un duo comique avec elle. Ou Laure Jouatel, ma copine d’enfance devenue gériatre, qui m’a inspirée le seul spectacle que j’ai écrit, Les Résidents, sur la fin de vie… Je pourrais en citer beaucoup d’autres et j’aimerais leur rendre hommage à tous, mais ce serait très long …Je place l’amitié très haut, mes amis m’inspirent beaucoup et me guident.

En quoi votre métier est essentiel à votre équilibre ? 
La liberté totale que m’offre le jeu. Il n’y a aucune limite et le regard sur soi n’existe plus. Le fait de m’oublier m’équilibre beaucoup.

Qu’est-ce qui vous inspire ? 
Un.e metteur.se en scène, un texte, une musique, une attitude, une situation, les gens, mes ami.e.s… ou aujourd’hui par exemple cette phrase, à propos de son travail, de mon ami metteur en scène Mladen Materic : « Partir de soi, c’est dans l’espoir que, si une question te concerne, elle peut aussi concerner les autres. »

De quel ordre est votre rapport à la scène ? 
Artisanal et viscéral. Je crois au travail et à l’abandon. J’aime donner mon corps comme à la science, me mettre totalement au service d’un sujet.

À quel endroit de votre chair, de votre corps, situez-vous votre désir de faire votre métier ?
 Un trajet du mental vers quelque chose de totalement physique. J’aime pouvoir assez travailler en amont un texte ou un geste, faire mes gammes, pour pouvoir à l’instant de la représentation tout abandonner. C’est à ce moment-là pour moi que le désir de jeu commence et que je peux tenter d’être au présent et juste. Sinon le ventre pour mon trac immense.

LE FILS de Marine Bachelot Nguyen. Mise en scène de David Gauchard avec Emmanuelle Hiron © Giovanni Cittadini Cesi

Avec quels autres artistes aimeriez-vous travailler ? 
Gisèle Vienne, Tiago Rodrigues, Ken Loach… Pourquoi pas si on se rencontrait…Mais je fantasme peu, j’aime les rencontres. J’aime aussi beaucoup retravailler avec les gens avec qui j’ai aimé travailler. Les retrouvailles et continuer une relation. Je viens de tourner par exemple, complètement par hasard, mais heureux hasard, avec Katell Quillévéré et Hélier Cisterne pour une série sur NTM, Le monde de demain. J’ai peu tourné dans ma carrière de comédienne, je ne vis pas à Paris et le théâtre me prend beaucoup de temps. Cette rencontre et leurs regards ont été un cadeau, notamment durant cette année toute annulée au théâtre. Autre crush de cette aventure, Anthony Bajon. Superbe acteur et partenaire de jeu. Eux, c’est quand ils veulent ! Je pense aussi à mon ami Nicolas Maury avec qui on a joué un de nos premiers spectacle pro. Je n’ai pas pu rejouer avec lui et participer à son premier film Garçon Chiffon pour des raisons de planning et j’en garde une grande frustration. Alors pourquoi pas plus de cinéma…

À quel projet fou aimeriez-vous participer ? 
Un projet tout court, de jouer aujourd’hui, ce serait déjà assez fou

Si votre vie était une œuvre, qu’elle, serait-elle ? 
En ce moment la chanson Un Million de mes amis Yelle et Grand Marnier qui résonne fort en moi ou le foulard, Les attitudes, un souvenir de mon amie artiste Eva Taulois que j’emporte partout ou le spectacle, Le ciel est loin la terre aussi de Mladen Materic sur le questionnement du milieu de la vie… je suis en plein dedans ! Toujours les amis …

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Nu, une idée originale de David Gauchard
Sortie de résidence en janvier au Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines

Festival d’Avignon le OFF
Théâtre La Manufacture

2 bis, rue des écoles
84000 – Avignon

du 16 au 25 juillet – Relâche : 19 juillet
à 12h05
Durée 1h20

Crédit photos © DR, © Dan Ramaen, © Pierre Bellec et © Giovanni Cittadini Cesi

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