Nicolas Petisoff Parpaing © Nicolas Petisoff

Nicolas Petisoff, à livre ouvert dans Parpaing

À la Manufacture, dans le cadre du Festival d’Avignon le OFF, Nicolas Petisoff présente son seul-en-scène autobiographique, Parpaing. Généreux, passionné et profondément humain, l’auteur, comédien et metteur en scène invite à plonger dans son histoire intime, à entrer dans son univers, son histoire. Un artiste à découvrir, un spectacle à ne pas rater.

Parpaing de Nicolas Petisoff © Pierre Bellec

Quel est votre premier souvenir d’art vivant?
L’atelier du collège à Ambazac dans le Limousin, j’ai 12 ans et demi, c’est un mercredi après-midi. J’étais fan des Chevaliers du Zodiaque et pour en connaître davantage sur la mythologie et la civilisation grecque, je décide que j’apprendrais le grec ancien. Le cours est le mercredi en début d’après-midi, il est dispensé par Paula, une prof passionnée. Le retour en bus à la maison n’est qu’en fin d’après-midi, alors il faut bien tuer le temps : je me retrouve donc, après le Grec, presque par hasard, à l’atelier théâtre du collège dirigé alors par Philippe Labonne.
Premier exercice :
Philippe: vous allez donc passer un.e par un.e devant les autres, nous saluer et vous présenter en un mot. Cela implique une entrée dans l’espace sacré du plateau, et une sortie. Pour une action aussi simple qu’un bonjour, il vous faut une motivation, un objectif, il faut remplir l’espace, l’espace interne aussi.
Je rentre… hésitant, je me présente… bégayant, je sors… maladroitement.
Philippe: Pardon ? Excuse-moi ? Je n’entends pas, ce n’est pas franc, tu n’incarnes rien, tu refais…
Et trois fois d’affilé, je reproduis le même désastre. Philippe me dit merci, il me laisse tranquille, c’est un échec.
Mais je suis orgueilleux, la semaine prochaine, je reviendrais et je vais les niquer. J’y suis finalement allé toutes les semaines, j’ai délaissé le Grec et je fais toujours du théâtre.

Quel a été le déclencheur qui vous a donné envie d’embrasser une carrière dans le secteur de l’art vivant ?
Pour répondre à cette question, j’ai envie de citer un extrait très autobiographique de mon spectacle qui attendait la fin de cette crise pour vivre enfin cet été à la Manufacture à Avignon: PARPAING de la 114Cie.
« Mon père est là, dans le noir, il a ouvert la trappe du grenier et s’est pendu à la charpente de la maison Phénix avec un câble électrique.page1image9191808
Oh putain !
Ma mère accourt, brosse à dent dans la bouche, elle assiste au spectacle sordide de son mari pendu en pyjama au bout d’une corde au dessus de la cuvette des chiottes et pique une crise de nerfs.
Instinctivement, je grimpe sur la lunette, j’empoigne mon couteau inox à bout rond et comme avec une lame en diamant, je tranche le câble électrique d’un coup sec, mon père me tombe dessus, corps inerte, lourd, inconscient… il respire.
Ma mère crie, ma mère pleure.
Je mets mon père en position de survie – la veille, j’avais vu à la télé dans « La nuit des héros », comment on met les gens dans cette position pour libérer les voix respiratoires quand ils sont inconscients, merci Laurent Cabrol – je le gifle, pour pas qu’il se laisse partir je crois, mais aussi parce que ça me soulage, j’ai le téléphone sans fil coincé dans le creux du cou, je parle aux pompiers, « Allo, oui, faites vite… », Identité, adresse, analyse de la situation, je balance des verres de flotte au visage de ma mère, faut qu’elle se calme.

Et il arrive enfin, ça m’a semblé interminable, il sonne, j’ouvre la porte, il est là, il est beau, vraiment beau, corps solide et visage qui dit déjà « t’inquiète petit, je vais t’aider», les lumières rouges et bleues tournoient dans la brume de ce soir de décembre, cette lumière de théâtre enveloppe mon pompier et met en valeur sa silhouette massive et rassurante, ils sont sans doute plusieurs à entrer vite dans la maison, il faut sauver la vie et calmer les nerfs, mais je ne les vois pas, j’oublie la vie et j’oublie les nerfs, je ne vois que lui, il me sauve, il me libère, il me parle, il me parle, il me rassure.
Je suis amoureux du pompier, je vomis, je m’écroule. Noir.

Le lendemain, week-end théâtre à l’atelier du collège, j’avais décidé de ne pas y aller, pas laisser ma mère seule. Mais mon prof a insisté, et sans rien savoir de la nuit d’avant, il est venu frapper à ma porte pour me parler du sens des responsabilités, du fait que j’empêchais les choses d’avancer, que j’empêchais le projet de se construire si je ne venais pas, on ne peut pas laisser un groupe quand on s’engage, ma présence est essentielle au collectif…
Mon absence empêche les choses d’avancer ? J’ai donc une place dans le monde, je suis utile au collectif, je suis important pour construire l’avenir !
C’est une révélation, le théâtre sera ma vie.
Je n’ai plus besoin de « Samouraï Catin » pour m’évader, je vais aller incarner, je vais explorer, je vais servir.
Je pars à l’atelier, on monte Lucrèce Borgia, je suis Don Alphonse d’Este, c’est mon premier spectacle.
Mon père restera dans le coma trois jours, il se réveillera, je lui ai sauvé la vie. »

Qu’est-ce qui a fait que vous avez choisi d’être comédien, metteur en scène et auteur ?
Énorme souvenir de l’interprétation de Martial Di Fonzo Bo dans le Richard III de Matthias Langhoff en 1995. J’ai vu ce spectacle à La Limousine (devenu aujourd’hui le Théâtre de L’Union – Centre Dramatique National du Limousin), je devais être en 1re dans mon Lycée option théâtre. Assis au 5e rang au milieu de la salle de spectacle. J’ai vu ce mec, bondir hors du plateau avec une énergie folle, il s’est mis à grimper sur les accoudoirs des fauteuils des premiers rangs pour escalader la foule, il avait une telle puissance, il était au-dessus de moi, hurlant les mots Shakespeariens, chaque phrase projetée s’accompagnait d’une salve de postillons agressifs. Je ne pouvais pas décoller mes yeux, je ne respirais plus, je n’avais pas tellement conscience de ce qu’était le métier de comédien, mais une chose était sûre… Je voulais être LUI, je voulais ressentir cette puissance, je voulais provoquer cet émoi pour d’autres.
Merci Martial Di Fonzo Bo. Je rêve et je tremble de le rencontrer un jour.

Le premier spectacle auquel vous avez participé et quel souvenir en retenez-vous ?
Le temps des cerises, mon premier spectacle professionnel, payé et tout, alors que j’étais encore lycéen, j’étais fier, j’avais pu payer un mètre de tequila paf du bar du coin à tous les copains de ma classe (j’étais mineur – bouh! vilain garçon – que celui qui a pas pêché me jette la première pierre.) j’avais choper la grippe, 40° de fièvre le soir de la première – c’est pas une blague – j’étais en sueur, c’était un spectacle sur les poilus et la guerre des tranchées, je portais un énorme manteau en laine gris qui pesait très lourd. Une minute avant l’entrée en scène, je dormais dans la loge. Une fois les pieds sur le plateau, les projecteurs et les yeux de la salle rivés sur moi, tout a disparu, j’ai tenu l’heure que durait le spectacle. À la fin, je devais mourir enseveli sous un tas de feuilles, je me suis re-endormi, je n’ai pas entendu les applaudissements, mes parents étaient là, on m’a porté dans la voiture et je me suis réveillé chez moi.

Votre plus grand coup de cœur scénique ?
La question est hyper difficile, mon parcours de spectateur est dense et j’ai aimé tellement de spectacles à en pleurer qu’il est difficile de dire lequel est mon coup de cœur. Mais si je dois sortir un titre ou un nom de ce parcours, je crois que celui qui aura été ces vingt dernières années une rencontre artistique et personnelle étonnante, c’est Alain Platel. De Tous des Indiens à Gardenia en passant par vsprsWolf , Out of Context – For Pina j’aime tout ses spectacles, sans condition.
J’ai eu la chance de rencontrer Alain Platel sur une audition à Gent, il cherchait des danseurs, je ne sais pas danser, je m’en foutais. J’ai envoyé mon CV avec 3 jours de retard sur la deadline, j’avais pas su ou pas osé, bref j’étais en retard. Alors comme un message perdu dans l’océan qu’est notre métier, j’ai envoyé mon CV dans une bouteille vide, une bouteille à la mer et le message est arrivé dans les bonnes mains. Il m’a téléphoné pour m’inviter in extrémis à participer à l’audition. Trois jours de workshop intense, trois jours d’étirements, trois jours de chorégraphie à retenir en 45 seconde et à restituer, trois jours où je ne sentais plus mon corps. J’étais nul. C’était génial. Tout le monde travaillait avec passion et plaisir. Aucun jugement, que des encouragements. À la fin, il m’a demandé une scène. J’ai fait ce que je savais faire, j’ai joué, c’était le monologue d’Edouard dans Le retour au désert de B.M.Koltès. Je m’en suis bien sorti.
Regards admiratifs, applaudissement, remerciement… et au revoir.
Ça fait longtemps que je ne lui ai pas écrit, mais pendant un moment, j’entretenais une correspondance avec lui, je lui faisais part de mes doutes, de mes peurs, il m’invitait aux avant-premières quand il jouait à Avignon. Il avait toujours un mot réconfortant et motivant pour Nicolas, le mec à la bouteille qui ne savait pas danser.

Quelles sont vos plus belles rencontres ?
Toutes mes rencontres font partie d’un long périple émotionnel, pour ne parler que de ce qui existe aujourd’hui, ça commence avec mon père adoptif Serge, qui ne vit plus, et ma mère adoptive Michèle (qui n’a pas perdu son chat), et la ponctuation finale, c’est la rencontre avec Amélie, Louane, Nico, Jack et Alain. Tous membres de ma famille biologique rencontrée en 2017, la grande absente est Martine, ma mère biologique, elle ne vit plus, nous ne nous sommes jamais rencontrés. Je m’apprête à rencontrer Léa et sa famille, elle, elle a débarqué il y a quelques jours, on a un pére, un Michel biologique qu’on ne connaît. Et il y a Anne-Sophie Tarnaud, on s’est un peu éloigné parce que la vie, mais on est au coude-à-coude depuis qu’on a 3 ans.
Dans la vie intime, c’est Raphaël Mathieu, c’est lui qui a fait le dessin de l’affiche de Parpaing, et aussi celui de l’affiche de Pédé.e / titre provisoire (spectacle en cours d’écriture), et c’est surtout celui qui a eu le courage de m’épouser.
Dans les tripes, il y a Hedda et Lorette, mes deux filleules, parfois quand je regarde le monde et que je le déteste pour tout ce qu’il est de vil et de moche,
Je pense à elles et je me mets à écrire et à rêver des spectacles pour tenter quelque chose qui fera que demain sera peut-être un peu moins laid.
Professionnellement, mais c’est aussi presque amoureusement, pour moi les liens d’intimité dans le travail sont toujours très présents, tout a commencé par l’Académie Théâtrale de l’Union, mon école d’art dramatique à Limoges, c’est de là que je me suis construit en tant que comédien et que je me suis découvert en tant qu’artiste. J’y ai rencontré David Gauchard (devenu frère) et Emmanuelle Hiron (devenue soeur) de L’Unijambiste Cie, Hala Ghosn porteuse des projets de la Cie La Poursuite, Céline Garnavault Cie La Boîte à Sel, Stéphane Raveyre de la Cie La Réserve et tous les comédiens de cette formidable promotion 1 de cette école : Jean-François Sirerol, Hélène Bosch, Marie Cayrol, Arnaud Chéron, Gaël Assouma, Mélanie Caroff, Darko Japelj.
Et plus récemment, professionnellement donc amoureusement aussi, il y eu Denis Malard (mon âme frère), régisseur son multi-casquette ultra-sensible et tellement plus encore, il y a la costumière de génie Marie La Rocca, François Aubry, l’intensité faite homme, régie plateau et scénographe, Stéphane Baby Aubert, un amour d’éclairagiste. Ma rencontre avec David Bobée a été très marquante dans ma vie et je chéris notre amitié, grâce à lui Béatrice Dalle est entrée elle aussi dans mon cercle d’ami.e.s. La rencontre artistique et précieuse avec Émilie Audren à la direction de L’Aire Libre à Rennes, Murielle Bordier (avec Adèle et Alicia à ses côtés) en production et Murielle Richard, attachée de presse, signe le début d’un bout de chemin vers l’avenir.
Et chaque personne embarque avec elle sa propre famille qui à chaque fois vient grossir les rangs.
Ça fait du monde, je sais, et c’est émotionnellement d’une richesse insondable que d’être entouré de toutes ces énergies.
Sans les Autres, je ne suis rien.

En quoi votre métier est essentiel à votre équilibre ?
Sans mon travail, je me rends compte que je ne sais plus ni qui je suis, ni à quoi je sers. Mon métier, je le crois, n’est pas essentiel seulement à mon équilibre. Ces métiers, ceux du spectacle vivant, sont ESSENTIELS. Un point c’est tout !

Qu’est-ce qui vous inspire?
J’ai peur d’être décevant dans ma réponse, mon inspiration est naïve et tellement commune. C’est la VIE qui m’inspire, la mienne et celle du monde, tout ce qui la constitue, de la plus petite à la plus colérique des sensations. Je m’en imprègne et je la crache comme elle vient.

De quel ordre est votre rapport à la scène ?
Comme toutes les personnes passionnées par ce qu’elles font, je dirais que mon rapport à la scène est vital. Il est viscéral. Je suis toujours partagé entre deux sentiments avant une entrée en scène : une immense excitation, mêlée de joie, d’impatience, et parfois, je jette un dernier regard dans le miroir de la loge, l’estomac noué par le trac et je ne peux pas m’empêcher de me demander ce que je fous là. Et à chaque fois, quand ça démarre, tout s’ouvre, il est impossible de s’arrêter.

À quel endroit de votre chair, de votre corps, situez-vous votre désir de faire votre métier ?
Sincèrement dans les tripes, mais ce n’est pas une expression ni une figure de style que ça se passe dans les tripes, c’est concret. Ça se passe vraiment là. Je ne suis pas tellement un gars du cerveau. Il y a plusieurs chemins pour tenter d’atteindre le sensible, j’emprunte celui qui passe par les tripes, les poumons, le sexe et le coeur.

Avec quels autres artistes aimeriez-vous travailler ?
Je n’ai pas de nom précis qui me vienne en tête, je dirais que ça me plairait beaucoup d’être engagé comme comédien dans un collectif de jeunes gens, être invité par les compagnies « émergentes » (ce mot ne veut pourtant plus dire grand-chose) à partager mon expérience de 22 ans de métier. En disant cela, je pense aux Bajour par exemple.

À quel projet fou aimeriez-vous participer ?
Aux futurs projets, les miens et ceux des autres, et que ça ne s’arrête que le plus tard possible. Dans le contexte actuel et dans celui qui vient, parier sur un avenir me semble en soi un projet assez fou.

Si votre vie était une œuvre, qu’elle, serait-elle ?
Les Nuits Fauves de Cyril Collard.
Pour le risque, pour la vitalité, pour la fougue, pour le danger, pour l’amour, pour la colère, pour la désinvolture, pour la poésie, pour l’inconvenance, pour la liberté.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Parpaing de Nicolas Petisoff
Festival Art & Déchirure
CDN de Rouen-Normandie
Festival d’Avignon le OFF
La Manufacture
2 bis, rue des écoles
84000 Avignon
du 6 au 25 juillet 2021 – Relâches : 12, 19 juillet 2021 à 13h55
Durée 1h10

Crédit photos © Nicolas Petisoff et © Pierre Bellec

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