Emmanuel Noblet PAr © Jean-Louis Fernandez

Emmanuel Noblet, comédien de cœur et de corps

Auréolé du Molière du meilleur seul-en-scène en 2017, pour son adaptation du roman de Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, Emmanuel Noblet ne cesse d’étonner, de varier les jeux. Après avoir cartonné l’an passé dans la comédie douce-amère de Léonore Confino, Les Beaux, aux Petit-Saint-Martin, il se glissera dès que les théâtres rouvriront, dans la peau d’un prince éléctro-pop amoureux de la détonnante Marie-Sophie Ferdane, dans Dissection d’une chute de neige de Sara Stridsberg, mis en scène par Christophe Rauck. Rencontre avec un artiste protéiforme et lumineux. 

Face à face amoureux entre Elodie Navarre et Emmanuel Noblet dans Les Beaux de Léonore Confino © Emilie Brouchon

Quel est votre premier souvenir d’art vivant ? 
Des marionnettes qu’on agite dans les mains en étant accroupis derrière le petit rideau rouge d’un castelet instable. Dans notre chambre d’enfants, ma jumelle, ma petite sœur et moi. On est tour à tour des narrateurs médiocres avec des crampes dans les bras, mais aussi des spectateurs fascinés quand on passe de l’autre côté.

Quel a été le déclencheur qui vous a donné envie d’embrasser une carrière dans le secteur de l’art vivant ? 
Une corde et Victor Hugo. Je suis étudiant en droit et aussi au Conservatoire de Rouen. Sur le plateau, je dit un monologue d’Hernani et pour sortir quelque chose de moi, le professeur me fait tirer en même temps sur une guinde (le mot « corde » est interdit au plateau) pendant que les autres élèves dans la salle tirent de l’autre côté. Je tire de toutes mes forces et ma voix sort comme jamais auparavant, avec une rage insoupçonnée. L’année qui suit, j’arrête le droit et je passe les concours d’écoles de théâtre. (Je connais ce passage d’Hernani encore par coeur.)

Qu’est-ce qui a fait que vous avez choisi d’être comédien, éclairagiste et metteur en scène ? 
J’ai vu ce que le plateau faisait sur mes camarades, comment jouer des textes révélait et grandissait leur personnalité. D’où l’envie de vivre plus grand, plus fort, plus surprenant que ce que mes études de droit, pourtant intéressantes, me faisaient imaginer comme épanouissement personnel. L’idée de vivre plusieurs vies, l’émotion de dire des textes plus beaux et plus brillants que les conversations du quotidien. Faire des lumières, c’est venu par curiosité technique, parce qu’il fallait quelqu’un pour s’y coller lors des premiers concerts d’un ami. La mise en scène, plus tard, ayant fait mes armes comme assistant au théâtre et au cinéma, pour m’offrir un rôle qu’on ne me donnait pas. Maintenant, la mise en scène, c’est une envie de spectateur professionnel.

Le premier spectacle auquel vous avez participé et quel souvenir en retenez-vous ? 
Un spectacle de fin d’année en primaire, en extérieur, déguisé en papillon. Sous-pull vert avec des ailes en tulle accrochées à des bretelles dans le dos. Un trauma.
Mon premier spectacle professionnel, c’est un texte d’Eugène Durif à la Cartoucherie. Suivant une consigne furieuse du metteur en scène, je dois me jeter sur ma partenaire pour l’embrasser, ma main glisse sur le sol et je me casse l’incisive gauche contre les siennes… Encore pardon, chère Nine !

Emmanuel Noblet dans Dissection d’une chute de neige de Sara Stridsberg
Mise en scène de Christophe Rauck
répétitions ouvertes au Théâtre du Nord © Simon Gosselin

Votre plus grand coup de cœur scénique ? 
Il y en a beaucoup, j’ai une grande carrière de spectateur ! Le premier grand : Avignon, Cour extérieure du Lycée St Joseph, La vie de Galilée, mon premier spectacle de Jean-François Sivadier. La générosité de la troupe, les propos scientifiques qui deviennent limpides simplement par la précision de pensée des comédien.nes et leur grand plaisir à jouer qui nous emporte.

Quelles sont vos plus belles rencontres ? 
Je n’aime pas les palmarès, disons juste Catherine Hiegel. Parce qu’elle s’inscrit dans l’histoire du théâtre. Quand elle dirige d’abord, en ayant toutes les références sur les époques, le sens des mots, la petite et la grande histoire, les mises-en-scènes antérieures de la pièce, les réussites ou les échecs de telle dramaturgie, la signification de chaque élément de costumes, etc. Parce qu’elle fait peur, par ses jugements et son exigence. Parce qu’elle fait rire énormément. Parce qu’elle porte en elle tous les secrets, tous les sous-textes qui font les grandes interprètes. Une âme enfantine, une colère intarissable envers les échecs politiques et sociaux, des réflexions qui alimentent une vie entière consacrée à la passion du théâtre.

En quoi votre métier est essentiel à votre équilibre ? 
Parce qu’il me fait avancer, apprendre, grandir. Il me tient debout, à l’affût, curieux, observant les autres, comment chacun essaye de s’en sortir avec ses aventures quotidiennes plus ou moins intéressantes, imprévisibles et émouvantes. Il me met en action, c’est une anthropologie ludique, active, dont le champ d’exploration est illimité.

Réparer les vivants de Maylis de Kerangal, adaptation d'Emmanuel Noblet © Aglaé Bory

Qu’est-ce qui vous inspire ?
Le style des autres. Je parle autant des auteurs et autrices que je lis, que du style des gens dans la vie.« La vie a plus d’imagination que nous », elle nous le prouve tous les jours et la richesse des rencontres qu’on fait dans nos métiers est assez dingue. En dehors aussi ! Et tout ça alimente en permanence le travail en cours ou des projets qui verront le jour bien plus tard et qu’on ne soupçonne souvent même pas sur le moment.

De quel ordre est votre rapport à la scène ?
Une pratique religieuse athée. Ce sentiment que mes parents, croyants, ont dans une église, je l’ai dans une salle de théâtre. Les textes, les interprètes et les mises en scène y sont quand même bien meilleurs, les registres plus variés et les idées plus ouvertes ! J’ai aussi un rapport très concret à la technique, aux contraintes de chaque salle, son cadre de scène, le fameux rapport scène/salle qui change tous les jours en tournée. J’aime ce rapport à l’espace, à l’équilibre d’un plateau, cette place exacte qu’on doit prendre sur une ouverture de 18 mètres et une profondeur de 15. Et il y a un rapport indicible à l’esthétique, au silence, au son qui revient de la salle, au mystère, à tous les possibles, à la magie qui va arriver ou pas, à ce qui nous dépasse…

À quel endroit de votre chair, de votre corps, situez-vous votre désir de faire votre métier ? 
Récemment autour de mon crâne, en subissant les attaches d’une perruque pour un spectacle de plus de deux heures.

Emmanuel Noblet dans l'Art du Crime sur France 2© Thierry Langro

Avec quels autres artistes aimeriez-vous travailler ? 
Au théâtre, j’aimerais travailler avec ces metteuses-en-scènes que je lis, j’écoute, je vois travailler et qu’il ne faut pas manquer. Elles sont nombreuses, citons sans hiérarchie et avec des oublis: Julie Deliquet, Julie Duclos, Tiphaine Raffier, Pauline Sales, Lorraine de Sagazan, Pauline Bureau, Elsa Granat, Christiane Jatahy, Caroline Guiela Nguyen, Chloé Dabert, Julia Vidit, Delphine Hecquet …

À quel projet fou aimeriez-vous participer ? 
Une série théâtrale écrite par Nicolas Mathieu avec comme récurrents Jean-Louis Trintignant, Pascal Sangla, Blanche Gardin, Catherine Hiegel, Romy Schneider et moi. Dans chaque épisode des guests de la troupe du Français et des inconnu.e.s fascinant.e.s à découvrir. Éclairée par Dominique Bruguière, la mise en scène de chaque épisode serait confiée successivement aux femmes citées ci-dessus. À la fin, Romy Schneider ne mourrait pas.

Si votre vie était une œuvre, quelle serait-elle ? 
Tant qu’elle n’est pas trouvée, je dirai Les choses de la vie.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Dissection d’une chute de neige de Sara Stridsberg
Mise en scène de Christophe Rauck
répétitions ouvertes au Théâtre du Nord

Reprise prévue saison prochaine à Nanterre-Amandiers

Les beaux de Léonore Confino
Mise en scène de Côme de Bellescize
Théâtre du Petit-Saint-Martin

Crédit photos © Jean-Louis Fernandez, © Emilie Brouchon, © Simon Gosselin, © Aglaé Bory et © Thierry Langro

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