Marie-Sophie Ferdane dans Dissection d'une chute de neige de Sara Stridsberg. Mise en scène Christophe Rauck. Théâtre du Nord. © Simon Gosselin

Une Reine des neiges, enfantine autant que cruelle au Théâtre du Nord

À Lille, au Théâtre du Nord, Christophe Rauck, nouveau directeur de Nanterre-Amandiers, présente, devant ses anciens collaborateurs et quelques professionnels, Dissection d’une chute de neige de Sara Stridsberg, sa dernière création. À travers la figure emblématique de Christine de Suède, incarnée follement par Marie-Sophie Ferdane, il signe un spectacle engagé, féministe et intense à l’esthétisme âpre autant que poétique. Un petit bijou d’intelligence et d’ingéniosité. 

Un vent glacial souffle sur la métropole lilloise. Devant le Théâtre du Nord, des banderoles signalent que le lieu a rejoint le mouvement lancé à l’Odéon, le 3 mars dernier. Occupé par les étudiants en art de la région, qui dorment à même le sol, le CDN est particulièrement en effervescence en ce jeudi après-midi. Alors que le tout nouveau directeur, David Bobée fait passer les auditions du concours d’entrée à l’École du Nord, Dans la grande salle, son prédécesseur, Christophe Rauck, présente sa dernière création. Après avoir adapté La faculté des rêves de Sara Stridsberg, un portrait kaléidoscopique de la féministe américaine Valérie Solanas, il s’attaque à un autre texte de la dramaturge suédoise, une évocation de la « Fille Roi », Christine de Suède

En quête d’identité
Marie-Sophie Ferdane est Christine de Suède. Théâtre du Nord. © Simon Gosselin

Seule enfant du roi Gustave II Adolphe (extraordinaire Thierry Bosc), la petite Christine (singulière et fascinante Marie-Sophie Ferdane) a été élevée pour devenir roi. Intelligente, passionnée, autoritaire et cultivée, la jeune fille n’a cure des conseils de son entourage. Elle refuse de rentrer dans les cases imposées à son sexe en ce milieu du XVIIe siècle, de se marier et d’avoir des enfants. Gommant coquetterie et féminité dans sa parure, la future souveraine se veut Roi, conformément au souhait de son père chéri, mort trop tôt à la guerre, alors qu’elle n’a que six ans. Aimant autant les hommes que les femmes, niant toute dualité des sexes et d’identité, elle se veut libre, sans entrave. 

Une Fille Roi, au-delà des normes
La Reine Christine et son philosophe. Théâtre du nord. © Simon Gosselin

Femme dans une âme d’homme, homme emprisonné dans un corps de femme, anormale voire perverse au regard des autres et de la religion, Christine tente d’imposer sa vision d’un autre monde. Cruelle, enfantine, changeante, aidée de son maître à penser, un philosophe (Habib Dembélé), rappelant Descartes, qui mourut à ses côtés perclus de froid, elle explore d’autres voies dans un monde qui la voudrait tout autre que ce qu’elle est véritablement. Scélérate à double titre aux yeux d’une société patriarcale, car femme tout en ne voulant pas en être une, emprisonnée dans ce paradoxe moral et moralisateur, elle tente de s’en libérer, surfant entre folie et intelligence hors-norme. 

Le genre, toujours en question
La Reine Christine et son père (Thieery Bosc). Mise en scène Christophe Rauck. Théâtre du Nord. © Simon Gosselin

De sa plume féministe, poétique et sans concession, Sara Stridsberg esquisse un portrait en creux d’une « personne neutre, non binaire. » S’inspirant de l’histoire de Christine de Suède, la dramaturge interroge l’identité sexuelle et l’exercice du pouvoir au féminin. A travers ce personnage célèbre pour ses frasques, son intelligence, son attrait pour les arts, les lettres, elle croque un monde toujours autant misogyne et intolérant à la différence. Rien n’a changé, ou presque, en plus de trois siècles, la question du genre, de la place de la femme, est toujours aussi brûlante. 

Une prison de verre pour tout décor
Une Reine en cage. Mise en scène Christophe Rauck. © Simon Gosselin

La cage de verre, remplie de plumes blanches, immaculées, pures, où se réfugie Christine contraste avec l’espace scénique noir jais. Enfermée dans sa bulle ouatée, elle semble à l’abri d’un monde brutal et sinistre qui lui est totalement étranger, qui la juge. Acculée par un conseiller rêvant de la renvoyer à sa place de femme, une mère absente et peu encline à la tendresse, le fantôme aimant de son père, un cousin amoureux (peroxydé Emmanuel Noblet) d’elle et du pouvoir, une suivante aimée, omniprésente, jouet de ses caprices, la future souveraine ne quitte son cocon protecteur que pour assouvir ses coups de sang, ses humeurs, où fuir loin du fardeau que lui ont accordé les cieux à sa naissance. 

La poésie de Rauck 
La reine et sa suivante. Théâtre du Nord. © Simon Gosselin

Avec finesse et sensibilité, Christophe Rauck s’empare de ce nouveau brûlot féministe de Sara Stridsberg. Il lui donne magnifiquement corps et chair. Humaine, sanguine, mutine, il signe un portrait âpre et poétique de la Reine Christine. En offrant à l’épatante Marie-Sophie Ferdane de se glisser dans la peau de cette femme homme terrible autant que troublante, la longiligne comédienne, tout l’opposé de son personnage, irradie l’espace d’une lueur singulière, unique, incandescente. De toutes les scènes, elle est la pierre angulaire du spectacle. Tournoyant autour d’elle, les autres comédiens viennent se nourrir de sa présence, se frotter à son aura. Le ballet est puissant, hypnotique, fatal. L’abdication, la fuite vers un ailleurs fantasmé, un lieu de culture, de philosophie, sont les seules échappatoires pour éviter la folie. Elle s’y résout après une dernière pensée pour son amante, morte en couche, mariée de force à un barbon. Adieu la Suède étriquée, vive le monde !

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore  – Envoyé spécial à Lille

Dissection d’une chute de neige de Sara Stridsberg
répétitions ouvertes au Théâtre du Nord

Tournée
Du 1er au 8 octobre 2021 au Théâtre National Populaire – Villeurbanne,
Les 13 et 14 octobre 2021 au Théâtre de Lorient – Centre Dramatique National
Les 18 et 19 novembre 2021
au Théâtre de Caen 
du 25 novembre au 18 décembre 2021
au Théâtre des Amandiers – Nanterre
Le Quai – Centre Dramatique National d’Angers ; dates à venir

Mise en scène de Christophe Rauck
Avec Thierry Bosc, Murielle Colvez, Habib Dembélé, Marie-Sophie Ferdane, Carine Goron, Christophe Grégoire, Emmanuel Noblet
Traduction du suédois de Marianne Segol-Samoy
Dramaturgie de Lucas Samain
Scénographie d’Alain Lagarde
Costumes de Fanny Brouste 
Lumières d’Olivier Oudiou
Son de Xavier Jacquot
Vidéo de Pierre Martin

Sara Stridsberg est représentée par l’Arche, Agence théâtrale.

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