Des premiers émois sexuels bien embourbés à la Cartoucherie

Au théâtre de la Tempête, Armel Roussel, metteur en scène installé en Belgique, revisite L’Éveil du Printemps, la satire sociale de Frank Wedekind à l’aune des évolutions de nos sociétés contemporaines. En 129 ans, tout a changé, rien n’a changé. La proposition est belle, touche parfois, mais n’arrive pas à totalement saisir tant l’inégalité des jeux en perturbe la lecture. 

Le plateau est recouvert d’une terre grasse. Au fond, côté cour, est installée une table de mixage où le détonnant duo bruxellois féminin,Juicy, sample une musique pop rock. L’ambiance est au groove, à la fête. C’est les quatorze ans de Wenlda Bergmann (fébrile Judith Williquet). Autour d’elle, tous ses camarades de classe sont réunis, et tout particulièrement le beau Melkior Gabor (ténébreux Julien Frégé) et son ami, le gauche Moritz Stiefel (troublant Nicolas Luçon). 

Bourgeonnement des désirs sexuels 

Tout pourrait aller pour le mieux dans cette bourgade, en plein cœur de l’Allemagne puritaine de la fin du XIXe siècle. Les dogmes religieux sont respectés, les cigognes apportent toujours les bébés. Mais que faire face aux montées d’hormones, à cette puberté qui incendie le creux des reins de ces beaux adolescents ? Les nier, tenter de les contenir, quitte à nourrir tous les fantasmes. Ainsi à trop condamner le sexe, à refuser d’en parler, à n’y voir que le vice, les bien-pensants, les faux dévots fourbissent les armes de la tragédie. 

La guerre des siècles

En opposant la jeunesse fiévreuse à l’univers strict des adultes, Frank Wedekind dépeint la fin d’une époque, celle corsetée du XIXe siècle, et la naissance de celle à venir du XXe siècle où tout semble possible. Satire d’un monde vieillissant, L’Éveil du printemps montre avec férocité comment la candeur et l’innocence ingénue des adolescents se brisent contre le mur rigide de nos sociétés patriarcales et faussement prudes. Considérée longtemps comme sulfureuse, scandaleuse voire pornographique, cette pièce puissante n’a jamais été montée dans son intégralité du vivant de l’auteur. Il faudra attendre dix ans, après sa mort pour que cela fut possible. 

Une adaptation contemporaine par trop granguignolesque 

En s’attaquant à cette œuvre emblématique, Armel Roussel cherche à l’ancrer dans le monde d’aujourd’hui. Il en saisit la matière, mais à trop vouloir en réécrire la poésie, en appelant à Godard, par exemple, perd la beauté du texte, l’essence même. Là où la provocation de Wedekind, la crudité de sa plume, mettait en lumières l’indécence des tartuffes, celle potache du metteur en scène français paraît bien vaine, creuse de sens. C’est d’autant plus dommage, que la scénographie, magnifiquement éclairée par les lumières d’Amélie Gehin, est un bel écrin pour donner corps aux désirs charnels et sexuels de cette adolescence rêvant de liberté. 

Une direction d’acteurs décalée

Prenant à contre-pied les règles classiques du théâtre, Armel Roussel s’amuse à dérouter le spectateur, notamment en forçant les traits d’interprétation de ses comédiens. C’est un parti pris intéressant, mais qui faute d’une mise en scène plus resserrée, de coupes dans le texte donnant à l’ensemble une rythmique, une dynamique plus soutenue, se perd en digression. Seul l’extraordinaire Julien Frégé tire son épingle du jeu. Juste du début à la fin, il est un Melkior ténébreux, brillant, un enfant en proie au doute. 

Du sexe et des fulgurances

Captivé par la beauté des différents tableaux qui composent la pièce, contrastant avec la crudité des actes, des mots, on se laisse charmer par la poésie des images. Malheureusement ce n’est pas suffisant pour toucher, emporter. Le tout mériterait d’être encore peaufiné, ciselé, retaillé, pour atteindre son but : être un hymne à la jeunesse à la liberté.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


L’Éveil du Printemps de Frank Wedekind
Théâtre de la Tempête
La Cartoucherie
Route du Champ de Manœuvre
75012 Paris
Jusqu’au 29 mars 2020 
Du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h 
Durée 2h30 sans entracte


Adaptation et mise en scène Armel Roussel assisté de Julien Jaillot
Avec Nadège Cathelineau, Romain Cinter, Thomas Dubot, Julien Frégé, Amandine Laval, Nicolas Luçon, Berdine Nusselder, Julie Rens, Sophie Sénécaut, Lode Thiery, Sacha Vovk, Uiko Watanabe, Judith Williquet et le groupe Juicy (Julie Rens, Sacha Vovk) en alternance avec Elbi 
Lumières d’Amélie Géhin 
Costumes de Coline Wauters 
Son de Pierre-Alexandre Lampert 
Maquillages d’Urteza da Fonseca 
Collaboration artistique Nathalie Borlée

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