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Sopro, le théâtre en un souffle vibrant et salvateur

En cette nuit d’été chaude, brûlante, c’est un vent tonitruant, fictif qui balaie la cour du cloître des Carmes. Il libère la parole douce, susurrée d’une femme de l’ombre, plus habituée des coulisses que de la scène. Mise en pleine lumière par Tiago Rodrigues, la souffleuse du théâtre National de Lisbonne, livre sa vision passionnée et passionnelle sur l’amour de sa vie, le théâtre. Brillant !

Un plancher de bois brut, presque blanc, recouvre la scène. Des interstices s’échappent, ça et là, des touffes d’herbe, quelques roseaux. Le lieu semble abandonné, seule une méridienne rouge sang donne un peu de vie à l’ensemble. Alors que le public s’installe des bourrasques de vent se fracassant contre la pierre érodée du cloître se font entendre. Dans le silence, ce zéphyr furieux, provenant d’une bande son, gronde. De derrière les grandes teintures blanches qui masquent les coulisses, une femme, tout de noir vêtu, apparaît. De sa présence massive, Cristina, la dernière souffleuse du Théâtre national de Lisbonne investit la scène religieusement.

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Chuchotant des mots inaudibles, elle arpente de long en large le plateau, attendant que la salle plonge dans le silence, l’obscurité. Enfin, elle s’arrête, hèle une jeune femme qui émerge du fond de la scène. Elle se place derrière, lui souffle son texte. Ainsi de suite, elle va appeler les différents protagonistes du récit qui va nous être relaté. Metteuse en scène de sa propre vie, Cristina indique à chacun ce qu’il doit faire, où il doit se placer et lui murmure à l’oreille sa prochaine réplique. Femme de l’ombre, elle entre dans la lumière pour conter son histoire, celle d’une femme, cachée aux yeux du public, errant dans les coulisses d’un vieux théâtre pour venir en aide aux comédiens en détresse.

Avec ingéniosité et virtuosité, Tiago Rodrigues s’empare de la mémoire de Cristina pour esquisser l’histoire d’un théâtre, celui qu’il dirige depuis trois ans. Quand il est entré la première fois dans les lieux, cet amoureux du spectacle vivant a eu un vrai coup de cœur pour cette dame d’un temps révolu, pour cette ultime souffleuse, devenue presque transparente. Dramaturge fascinant, il a su lire à travers les lignes et puiser dans la vie simple, singulière de cette femme une matière captivante, fascinante pour écrire une ode passionnée au théâtre, à l’art vivant.

sopro_tiago-Rodrigues_2_©Christophe-raynaud-de-lage_@loeildoliv

S’amusant des codes, jouant des temporalités, il pousse le spectateur à la réflexion, le force à voir au-delà de la scène. Il l’entraîne sur les chemins sinueux de la mémoire, lui offrant un regard étonnant, terriblement humain et poétique sur ce qu’est l’essence du théâtre. Espiègle et malicieux mêlant les degrés de théâtralité, le fictif et le réel, l’intime et le public, il insuffle la vie à un lieu moribond, un espace en ruine en permettant aux fantômes qui le hantent de s’exprimer, de sortir du silence. Convoquant sur scène ces âmes errantes, interprétées magistralement par les artistes de sa compagnie, Tiago Rodrigues signe une déclaration d’amour époustouflante au théâtre et rappelle dans un dernier souffle que ce dernier est à jamais un art vivant, vibrant !

Par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – envoyé spécial à Avignon


Sopro de Tiago Rodrigues
Festival d’Avignon
Cloître des Carmes
Place des Carmes
84000 Avignon
jusqu’au 16 juillet 2017
tous les soirs à 22h sauf le 11 juillet
durée 1h45

Reprise au Théâtre de la Bastille
76, rue de la roquette
75011 Paris
du 16 novembre au 3 décembre 2018
tous les soirs à 21h00, relâches les 21h les 15, 16, 17, 18, 24, 25 novembre et le 2 décembre 2018

Texte et mise en scène Tiago Rodrigues
Scénographie et lumière Thomas Walgrave
Son Pedro Costa
Costumes Aldina Jesus
Assistanat à la mise en scène Catarina Rôlo Salgueiro
Avec Isabel Abreu, Beatriz Brás, Sofia Dias, Vitor Roriz, João Pedro Vaz, Cristina Vidal

Crédit photos © Christophe Raynaud de Lage

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