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Le portrait de Dorian Gray, diabolique et magistrale fantaisie

Les mots coulent par flots, élégants, caustiques, cruels. Les répliques cinglantes frappent en plein cœur. Portée par la mise en scène intelligente et inventive de Thomas Le Douarec et le jeu plein de finesse d’un quatuor de comédiens virtuoses, l’écriture, pleine de verve, d’Oscar Wilde s’anime donnant magistralement vie au flamboyant, amoral et libertin Dorian Gray. Ensorcelante, troublante, cette adaptation de l’unique roman du dramaturge irlandais est un spectacle savoureux et vénéneux à découvrir absolument !…

Dans un décor minimaliste à dominante rouge, un homme joue du piano côté cour. Quelques chaises, placées ça et là, donnent à ce premier tableau un côté cabaret. Une silhouette féminine, masquée, corsetée dans une tenue noire brodée de fils rouges, apparaît. Elle accompagne de sa douce voix les notes qui sortent mélodiques de l’instrument. On est à Londres à la fin du XIXe siècle. Le noir se fait. Changement de décor. On se trouve propulser dans l’atelier d’un artiste. En kilt, Basil (touchant Fabrice Scott) peintre reconnu, s’attèle à finir le portrait d’un jeune homme, nouvellement arrivé dans la capitale et héritier d’une immense fortune : le charmant et naïf Dorian Gray (captivant Arnaud Denis). Fasciné par la beauté et le magnétisme de son modèle, il semble incapable de donner la touche finale à ce qu’il considéré comme son chef d’œuvre. Amusé par la passion nouvelle et dévorante de son ami, l’irrévérencieux et perverse lord Henry (fabuleux Thomas Le Douarec) rêve de rencontrer l’objet d’une telle dévotion. La rencontre entre les deux sera explosive.

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Sous la férule démoniaque de ce pygmalion désabusé, le trop candide et velléitaire Dorian va se transformer par petite touche en un être vil, vicieux, mais terriblement enjôleur et charismatique, séduisant autant les hommes que les femmes. De timide au cœur d’artichaut, il devient l’incarnation du mal et de la dépravation brûlant et détruisant tout ce qui l’approche. Avide de plaisir, il ne recule devant aucun obstacle, aucune vilénie. Abject, il n’en est pas moins troublant, envoûtant. D’autant plus libre et affranchi de toutes limites, que par un curieux hasard, un étrange sortilège, il conserve jeunesse et beauté, tous ses crimes, tous ses tourments, se gravant hideusement dans la toile de Basil. Si beau, si parfait, jadis, le portrait se décompose et devient le reflet de l’âme diabolique du jeune homme.

Avec beaucoup d’ingéniosité, Thomas Le Douarec s’empare pour la cinquième fois du fascinant roman d’Oscar Wilde. Amoureux des mots et de l’écriture vive et corrosive du dramaturge irlandais, il les transcende magistralement. Par un habile découpage de l’imposante œuvre et un montage astucieux de saynètes, il signe une adaptation vivante et vibrante du Portait de Dorian Gray. Il donne vie à ce cynique dandy dont l’ennui permanent pousse au désespoir. Entre culpabilité et incapacité à refréner ses sombres désirs, l’homme glisse inexorablement vers sa fin funeste.

En égratignant ses pairs, en laissant son héros se rouler avec délice dans la luxure et le stupre, Oscar Wilde se met en abyme et dévoile sa part sombre, ainsi que la notre. C’est d’ailleurs en cela que le roman fascine et envoûte. Il en est de même pour la mise en scène de Thomas Le Douarec, particulièrement soignée et judicieusement minimaliste. Elle souligne la noirceur du texte et met en lumière l’habile critique d’une société à bout de souffle. Toujours présent sur scène, mais jamais montré, le fameux portrait en est le parfait symbole. Planant comme un ombre maléfique, il hante Dorian Gray, le torture, et le pousse toujours un peu plus loin dans le vice.

DorianGray_01_©Lot_@loeildoliv

Ténébreux, accort, Arnaud Denis (en alternance avec le romantique et ombreux Valentin de Carbonnières) se glisse avec une certaine délectation dans la peau de ce personnage trouble, charmeur et débauché. Le regard mystérieux, le sourire aux lèvres, il campe un magistral Dorian Gray, plus vrai que nature. Face à lui, Thomas Le Douarec est parfait en éminence grise du diable. Mielleux, blasé, le port droit et fier, cynique à souhait, il interprète avec juste retenue Lord Henry. Fabrice Scott, quant à lui, malgré son physique imposant, incarne un Basil, délicat et sensible, qui sombre peu à peu dans une triste mélancolie. Homme aux multiples visages, changeant rapidement de costumes, ils jouent tous les autres personnages masculins. Seule présence féminine sur scène, Lucile Marquis (en alternance avec Caroline Devismes) passe avec virtuosité d’un rôle à l’autre. Elle est tour à tour prostituée, chanteuse de cabaret, lady écossaise, ou vierge effarouchée…

Cette savoureuse adaptation de l’unique roman d’Oscar Wilde, qui laisse transparaître en filigrane, érotisme et homosexualité plus ou moins refoulée, séduit et fascine. Que vous soyez en région parisienne ou en villégiature en Avignon, courrez sans tarder vous délecter ce chef d’œuvre de la littérature victorienne…

Affiche_DorianGray_Avignon_@loeildoliv
Le portrait de Dorian Gray se dédouble au festival OFF d’Avignon.

Le portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde
Festival d’Avignon – Le Off
Condition des soies
13, rue de la croix
84000 Avignon
du 6 au 30 juillet à 18h30
relâche le 18 juillet
avec Thomas Le Douarec, Arnaud Denis, Caroline Devismes, Fabrice Scott
durée : 1h45

Comédie des Champs-Elysées
15, avenue Montaigne
75008 Paris
Jusqu’au 31 juillet 2016
Du mardi au samedi à 20h30 et le dimanche 16h
avec Valentin de Carbonnière, Lucile Marquis, Olivier Breitman, Maxime de Toledo

d’après l’unique roman d’Oscar Wilde
adaptation théâtrale et mise en scène Thomas Le Douarec assisté de Caroline Devismes
musique originale et direction musicale de Mehdi Bourayou
paroles de Thomas Le Douarec

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2 Comments

  1. Une adaptation vraiment exceptionnelle. Comment se procurer le script faute de pouvoir aller revoir la pièce , encore et encore ?

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