Voyage immobile d’Île de France à Mayotte

A l’Espace Marcel Carné de Saint-Michel-sur-Orge, Alexandre Zeff prépare sa nouvelle création, l’adaptation du roman de Natacha Appanah, Tropique de la violence. Plongeant dans l’univers noir et menaçant d’une jeunesse abandonnée, le metteur en scène imagine une fable cruelle de toute beauté. Les premières répétitions aiguisent les curiosités. Un spectacle en devenir à l’intensité prometteuse ! 

En ce début de reprise timide du théâtre, on ne sait déjà plus où donner de la tête. Répétitions par-ci, sorties de résidence par-là, l’envie de remonter sur les planches et de voir du spectacle vivant, se faisant chaque jour plus impérieuse, on court d’une salle à l’autre. De Saint-Cloud à Saint-Michel-sur-Orge, le cœur léger, on trace la route, curieux de découvrir des instants choisis d’œuvres à venir. On est vendredi après-midi. C’est le début du week-end. Il fait beau. L’A6 est déjà bien embouteillée. L’heure tourne. Le retard s’allonge. Pas grave, le metteur en scène est prévenu. 

Un espace de jeu francilien

Situé à deux pas de la Francilienne, accolé à un supermarché, l’Espace Marcel Carné semble quelque peu endormi. Le cinéma ainsi que le théâtre n’ont toujours pas rouvert leurs portes en ce 19 juin. Pourtant avec le protocole sanitaire tout est prêt pour accueillir les équipes en résidence et les quelques visiteurs. Le masque est de rigueur, le gel un passage obligé pour pénétrer dans cette bulle de culture. En raison d’un décor plutôt imposant, Alexandre Zeff a investi la grande salle. 

Une mise en espace méticuleuse

Deux comédiens sont déjà au plateau, Mexianu Medenou et Alexis Tieno. Ils apprivoisent le lieu, la scénographie qu’il découvre pour la première fois. Aux commandes, le metteur en scène fait des tests de sons, de lumières. C’est un perfectionniste, il n’hésite pas à monter sur scène pour vérifier l’effet escompté. Rien ne lui échappe, il a les yeux partout. Il en va de même quand il dirige les acteurs. Il vient se confronter à l’espace de jeu, au plus près de l’action. Il a besoin de ressentir l’émotion. C’est un sensible. A l’écoute des autres, il guide parfaitement sa barque. Il emmène tout en douceur, la troupe à l’endroit qui lui semble le plus juste. 

Danse de la mort

Suivant le ballet des corps, celui musculeux d’Alexis Tieno enfermé sans une sorte de boite noire, celui imposant de Mexianu Medenou qui virevolte tout autour, on imagine le combat de deux êtres à la dérive, l’un meurtrier par accident, l’autre fantôme hantant son bourreau, où ne serait-ce pas plutôt deux jeunes sans repères cherchant pas tous les moyens à se raccrocher à un semblant de règles, d’humanité. Les mots de Natacha Appanah accrochent, saisissent. Ils coulent poétiques, féroces. On se laisse bercer par le ronronnement des comédiens, par cet affrontement entre deux fauves. Malgré la colère, la violence, un jeu de séduction se met en route, une mise à mort des inhibitions. 

Mayotte en filigrane

Bien qu’intense, cette parenthèse enchantée au plus près du corps palpitant du spectacle vivant, réchauffe nos cœurs trop longtemps privés de théâtre. Le travail au cordeau d’Alexandre Zeff invite à un beau mais sombre voyage sur cette île mais lointaine qu’est Mayotte. Un regard passionné, charnel et lucide sur cette terre française, abandonnée par la métropole !

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Tropique de la violence d’après le roman de Nathacha Appanah.
Mise en scène d’Alexandre Zeff.
Avec Marie Desgranges, Thomas Durand, Mexianu Medenou, Yuko Oshima, Alexis Tieno, Assane Timbo.

Du 6 au 11 novembre – Théâtre de Villejuif.
Le 13 novembre – Espace Marcel Carné à Saint-Michel-sur-Orge
Du 19 novembre au 3 décembre – Théâtre de la Cité Internationale à Paris.

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