Retour au théâtre

Après plus de deux mois d’hibernation, les théâtres rouvrent leurs portes. Techniciens, administratifs, comédiens fourmillent, à distance, dans ces lieux où la vie manquait cruellement. En résidence à la MC93, Didier Ruiz nous convie à suivre les répétitions de sa prochaine création Que faut-il dire aux hommes ? Un moment de pur bonheur.

Le soleil est à son zénith en ce début d’après midi. Il fait plus de 30°C à Paris en cette journée de l’Ascension. La chaleur est harassante. Le masque, nouvel accessoire à la mode, renforce cette sensation d’air brûlant presque irrespirable. Les rues sont presque vides. Quelques personnes se promènent, font du lèche-vitrine. Pas le temps de s’appesantir, de rêver à ce nouveau monde, celui de l’après confinement, direction Bobigny, plus exactement la MC93. Certes, les théâtres sont encore en coma artificiel et attendent un réveil qui tarde à venir, mais derrière les grandes baies vitrées, doucement la vie reprend. Le gardien des lieux accueille les rares visiteurs, les quelques employés. Un sourire, un rappel des gestes barrières, des règles de sécurité afin de réduire les risques d’une seconde vague, de limiter la transmission de ce satané virus, et c’est parti. Une sensation de bonheur intense, familière et pourtant lointaine ces derniers mois, envahit.

De la vie au théâtre

Au dernier étage de l’immense bâtisse totalement rénovée entre 2015 et 2017, dans la nouvelle salle, Didier Ruiz et sa troupe répète son prochain spectacle, dont la première est prévue le 15 octobre prochain à la Faïencerie de Creil. L’ambiance est studieuse. Tout le monde est très concentré. Pas un bruit ne vient perturber ce moment de communion. Sur scène, en pleine lumière, autour d’un carré blanc, les sept comédiens, deux femmes, cinq hommes, masqués ou portant des visières transparentes, sont assis face à face, sur des chaises, éloignées chacune de plusieurs mètres. Côté cour, ils sont trois. Côté Jardin, quatre. Dans l’ombre, devant les gradins, de grandes tables ont été installées. Elles sont couvertes de papiers, de notes, de carnets, d’objets divers et variés. Au centre, se tiennent à bonne distance, les uns des autres, le metteur en scène et son assistante, sur les côtés, la dramaturge et le collaborateur artistique. Ils observent, ponctuent chaque intervention de ces gens de foi qui viennent partager leur croyance, parler de leur pratique, de leur manière de vivre au quotidien leur religion, de l’assumer. 

Histoire(s) de religion

Il y a tout d’abord, le ténébreux Eric. Converti au bouddhiste, il cache derrière une apparence sage, un regard rieur, presque goguenard. Pieds nus, il se place au centre de la scène. Il tient à la main une belle sacoche brodée. Son apparence n’a pas d’importance, comme il tient à le souligner. Ce sont les sutras qu’ils renferment qui ont toute son attention. Ils sont comme les garants de sa spiritualité, de son engagement. Son regard s’éclaire quand ils les libèrent du tissu qui les protège. Vient ensuite, Jean-Pierre, juif pratiquant. C’est un bavard. Il décrit les rites, leur solennité, sa kippa, le lien singulier qu’il entretient avec elle, son talit, ce grand châle dans lequel on s’enveloppe pour prier. Les mots sont presque superflus. Ses gestes lents, précis, sont une danse. Sa présence, intense, suffit.

Un metteur en scène près de ses artistes

Avec une délicatesse extrême, beaucoup d’humour, Didier Ruiz donne ses instructions, les intentions qu’il souhaite donner à telle ou telle saynètes. Il prend le temps d’aller vers les autres, ces comédiens d’une pièce, d’un moment. Parfois, les prend en aparté. Il y a de la douceur dans sa manière de travailler. Ni censeur, ni autoritaire, il se laisse porter par les récits de chacun, entre avec discrétion dans leur intimité, leur monde intérieur. Tout cela pourrait être très impudique. Bien au contraire, les mots échangés, partagés, révèlent leur nature profonde, pure, lumineuse, éclatante. Loin d’être parfait, chacun, son tour, accepte avec sérénité de partager rites, coutumes qu’ils lui soient propres, mais aussi les entorses plus ou moins grandes faites aux dogmes qui lui sert de guide.

Vivre sa spiritualité

Bible en main, la toute première qu’elle a achetée, celle dont elle ne se sépare jamais, Marie-Christine raconte non sans humour que ce qui aurait été un dressing chez les autres, est chez elle un oratoire, l’endroit où elle médite en toute quiétude. Voix grave, Brice, entré dans les ordres dans un couvent bénédictin de Paris, raconte avec espièglerie et autodérision qu’il n’a pas toujours respecté ses vœux fait  à vingt ans, qu’il a fauté. Bien qu’il règne dans la touffeur de la salle une certaine religiosité, une ferveur, chacun dans le respect de l’autre, s’amuse. Rien de grave, ni dans le ton, ni dans la forme. Derrière le sérieux des propos, une bienveillance, une forme de béatitude se dégage de chacun de ces êtres, qui un jour ont rencontré dans une religion, une doctrine, leur voie.

Un autre regard

Parfois les histoires douloureuses modifient la perception de leur croyance. Comme Adel, qui, confronté à la mort de ses amis scouts musulmans suite à un attentat, a changé de regard sur l’Islam. Toujours pratiquant, il vit sa religion autrement, plus sereinement. Devenu Chamane, Olivier plaisante du côté sorcier qui colle parfois à l’image que l’on se fait de ses pratiques, de ses rites, de sa communion avec la nature. Quant à Grace, elle a trouvé dans le protestantisme, une quiétude, une égalité d’humeur qui correspond à son tempérament chaleureux.

Masques et théâtralité

Pris dans ces récits de vie, on en oublie presque les visières, les masques. Pourtant chacun respecte les consignes. C’est presque troublant à voir. On ne s’approche pas les uns des autres, on partage, à distance. Bien sûr, l’envie de se toucher, de prendre dans ses bras l’autre, ému par un mouvement, une attitude, un mot, une histoire est omniprésent. Nous sommes humains, sensibles. On s’arrête à temps. Le geste, l’intention suffissent pour se comprendre, pour faire passer le message. Certains tocs ressortent à l’image de ce comédien qui très régulièrement va se laver les mains au gel hydro-alcoolique. Devenu banal, on oublie ce masque qui nous couvre le visage, qui tient si chaud et cache nos traits, nos expressions.

Le bonheur d’être sur scène

La journée touche à sa fin. Chacune des personnes présentes est priée à la demande de Didier Ruiz de venir sur scène pour s’exprimer, pour conclure cette longue séance de travail. Très vite, il y a un consensus qui ressort, le bonheur d’être là dans un théâtre, de revoir ces lieux désertés plus de deux mois, être ranimés, d’être assis dans une salle, d’entendre d’autres parler, incarner, se raconter, d’être spectateur anonyme assis dans la pénombre. Quel plaisir d’arpenter les planches, d’enfin imaginer l’avenir, de croire que la crise aura une fin et que le spectacle redeviendra dans peu de temps à nouveau vivant…

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Que faut-il dire aux Hommes ? de Didier Ruiz
Résidence à la MC93 le 21 mai 2020

15 octobre 2020 : création à la Faïencerie à Creil (1 représentation) 
17 et 18 novembre 2020, Théâtre Firmin Gémier / La Piscine, Châtenay-Malabry 
8-13 janvier 2021 (relâche le 11), MC93 scène nationale de Bobigny
9 février 2021, Théâtre de Chevilly-Larue 
18 février 2021, Châteauvallon scène nationale, Ollioules
17 mars 2021, Théâtre de La Coupole, Saint-Louis
4-20 mai 2021 (relâches 8, 9, 13-18), Théâtre de La Bastille, Paris 

mise en scène de Didier Ruiz assisté de Céline Hilbich 
avec Adel Bentounsi, Marie-Christine Bernard, Olivier Blond,Eric Foucart, Grace Gatibaru, Jean-Pierre Nakache  et Brice Olivier 
collaboration artistique de Tomeo Vergés 
dramaturgie d’Olivia Burton 
scénographie d’Emmanuelle Debeusscher assistée de Floriane Benetti 
costumes de Solène Fourt 
lumière de Maurice Fouilhé 
musique d’ Adrien Cordier 

Crédit photos © OFGDA

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