Phèdre ! à mourir de rire

Montée comme une conférence bien étrange et décalée autour de la célèbre tragédie de Racine, Phédre ! vire au Stand-up totalement déjanté. Portée avec une fougue délirante par Romain Daroles, la tragédie vire à la comédie. Une bouffée de fraicheur dans la touffeur avignonnaise. 

Une foule se masse devant la Collection Lambert. Le bouche à oreille a bien fonctionné. Au sous-sol du célèbre musée d’art contemporain d’Avignon, une pépite d’humour, un babillage drolatique programmé dans le cadre de la Sélection Suisse, attend les festivaliers. Billet en main, tous se précipitent dans les dédales de cet ancien hôtel particulier et s’installent dans une bien austère salle de conférence, qui très vite se retrouve bondée. 

Un homme tee-shirt blanc, jeans, baskets, s’avance vers la scène, monte sur l’estrade. Un brin dégingandé, quelque peu pataud, Romain Daroles s’improvise conférencier ou professeur de lettres. Avec son air de pas y toucher, le comédien, qui semble à côté de ses pompes, s’empare de la tragédie de Racine, la décortique, la dissèque, la vide de toute sa substance dramatique, poétique dans un one-man-show effréné complétement déjanté. Si les puristes durs risquent de s’étouffer devant aussi peu de respect, la plupart des spectateurs vont se délecter de ce babillage drôle et savoureux. 

Attention, c’est parti pour 1h30 de grand n’importe quoi. Entremêlant les chansons de Dalida à la langue de Racine, les évocations douteuses de quelques bacchanales à l’amour incestueux de Phèdre pour son beau-fils, Romain Daroles ne laisse aucun répit au spectateur. Tout prête à rire même le pire. De pantomimes en grimaces, il déride les zygomatiques par des descriptions pittoresques d’Athènes et de Trézène et sa réinterprétation haute en couleur de ce classique théâtral.

On rit beaucoup, on s’amuse mais la farce, plutôt bonne, finit par s’enrayer dans une mécanique trop systématique. Le jeu du comédien n’y est pour rien. Romain Daroles est virtuose. Son seul défaut c’est de ne pas savoir s’arrêter. Tel un « cacou » de Marseille, sa grand-mère y est née, il s’emballe et force le trait. 

Les jeux de mots, trop faciles, finissent par lasser. Et c’est bien dommage car la forme imaginée par François Gremaud est plutôt plaisante. Explicative, pédagogique, elle permet à tous d’appréhender l’œuvre de Racine, de se la réapproprier. Évidemment, on peut être déçu d’en perdre la beauté textuelle, poétique, mais le talent de l’artiste, indéniable, fascine. On se prend au jeu un temps, se demandant, mais jusqu’où va-t-il aller, va-t-il oser ? et oui, sur ce point, il ne déçoit pas, enfonce les portes de la bien-pensance, se moque bien des conventions. 

Trop long de vingt minutes, Phèdre ! fait carton plein. Drôle et irrévérencieux, ce seul-en-scène à la limite du stand-up donne du baume au cœur et offre aux festivaliers une pause fort sympathique au milieu de leur marathon avignonnais. 

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – envoyé spécial à Avignon


Phèdre ! d’après Jean Racine
Festival d’Avignon
Collection Lambert
5 rue Violette
84000 Avignon
Jusqu’au 21 juillet 2019
Durée 1h40 environ

Conception, mise en scène de François Gremaud assisté de Mathias Brossard
Avec Romain Daroles 
Texte de Jean Racine, François Gremaud
Lumières de Stéphane Gattoni
Assistanat à la mise en scène Mathias Brossard

Crédit photos © Christophe Raynaud de Lage

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