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Le duo Poésy – Goudal questionne le temps

Anima de Noémie Goudal et Maëlle Poésy © Vincent Arbelet

À la collection Lambert, en collaboration avec le Festival d’Avignon et les Rencontres d’Arles, Maëlle Poésy et Noémie Goudal proposent un dispositif immersif pluridisciplinaire permettant d’appréhender, à travers les métamorphoses du paysage confronté aux éléments, la sensation physique du temps. 

Comment vous êtes-vous connues ?

Maëlle Poésy : Nous nous sommes rencontrées jeunes et nous avons eu des parcours croisés : Noémie a été admise au Royal college of arts à Londres et moi au TNS à la même période. Nous sommes toujours restées liées, chacune attentive à la façon dont l’autre vivait les mêmes étapes, l’école, les premiers travaux, l’autonomie…

Pourquoi avez-vous eu envie de créer ensemble ?

Maëlle Poésy : Ce désir existait depuis longtemps. L’invitation qu’a faite Christoph Wiesner, le directeur des Rencontres d’Arles, à Noémie, a déclenché le processus, car il lui a aussi demandé, en plus de sa production de photographe, de penser à une autre forme, une performance.

Noémie Goudal :  Nous avons travaillé sur une installation scénique, performative et immersive plus imposante, avec trois grands écrans.

Comment le festival d’Avignon s’est-il associé à votre projet ?
Maëlle Poésy © Jean-Louis Fernandez

Maëlle Poésy : Les directeurs des Rencontres d’Arles et d’Avignon avaient envie de créer des ponts entre leurs festivals et lorsque on a rencontré Olivier Py, le projet lui a plu. Il fallait trouver un lieu à Avignon qui soit adapté à cette hybridité, à cette plasticité particulière. Et la collection Lambert répond parfaitement à nos attentes.

La collection Lambert, qui est un musée, est d’une certaine façon la scène d’un théâtre ?

Maëlle Poésy : Anima sera joué à ciel ouvert dans la cour Montfaucon. Mais lors des tournées ce sera sur la scène d’un théâtre. Nous avons aussi créé une structure autonome qui permet de le proposer dans des lieux non théâtraux, des églises, des usines désaffectées… Pour nous la scénographie est complétée par le lieu où la performance se produit. L’espace du ciel ou des murs a son importance.

Votre démarche à l’une et à l’autre est « dans le mouvement ». Comment avez-vous construit ce travail ?

Maëlle Poésy : Les recherches de Noémie sur la paléoclimatologie ont été le point de départ. Par ailleurs, nous partageons la même sensibilité concernant l’artisanat, la fabrication, l’illusion. Notre idée était de travailler sur le temps et la métamorphose et de donner aux spectateurs une expérience poétique, émotionnelle du « Deep time » de la Terre. 
La question passionnante est de savoir si dans le futur cette alternance de cycles entre aridité et verdoiement comme le Sahara l’a vécu, est encore possible dans le contexte de notre climat aujourd’hui. Actuellement les experts ne peuvent le déterminer, à cause bien sûr de l’anthropocène – notre époque qui se caractérise par l’avènement des hommes comme principale force de changement sur Terre, surpassant les forces géologiques. Comment allons-nous être témoins du temps de la terre, alors que jusque-là le temps « humain » et celui de la terre ne se rencontraient pas. S’est imposée l’idée de travailler sur la question du temps à travers trois longs films en plan-séquence qui permettent aux spectateurs de partager la métamorphose des décors qui se détruisent et se construisent à l’aide des éléments : eau, air, feu.

Comme Phœnix, l’œuvre que vous présentez, Noémie, à l’église des Trinitaires à Arles pour les Rencontres ?
© Alexandre Guirkinger

Noémie Goudal : Il y a des éléments similaires bien sûr car les deux (photo et performance) font partie des mêmes recherches mais ce n’est pas la même expérience, ni les mêmes images.

Qu’est-ce que le temps de la terre ?

Noémie Goudal : Son temps biologique : le « Deep time ». Il est dit que la Terre a 4,5 millions d’années au cours desquelles elle a vécu de nombreuses métamorphoses en étant toujours en mouvement. Le temps humain est différent : il se compte et se décompte en secondes, minutes, heures, années, siècles. La transformation des paysages n’est pas perceptible dans notre temps humain. Là où il était question de millions d’années, c’est aujourd’hui en centaines, dizaines d’années ou mêmes quelques mois que les métamorphoses se produisent. L’accélération accroît l’accélération. Alors comment prévoir la façon dont les mutations auront lieu ?

Comment intervient Chloé Moglia, artiste suspensive ?

Maëlle Poésy :  Suspensive… l’intérieur du dispositif. Noémie et moi nous nous demandions comment donner une place à l’humain dans cette métamorphose. Ce qu’elle fait en tant que suspensive provoque en nous, public, une très grande sensation du présent.

Comment s’est inscrit la notion du temps dans le spectacle ?
Anima de Noémie Goudal et Maëlle Poésy © Vincent Arbelet

Noémie Goudal : Au début, nous avions nos chapitres puis il a fallu lier les « os du squelette », nous interroger sur la durée de chaque moment, du passage à un autre. Maëlle est spécialiste de la maîtrise du timing. 

Maëlle Poésy : L’une des difficultés a été de trouver la fluidité car nous tournions en plans séquences, ce qui signifie que le spectateur assiste à la vraie durée des trois films, sans coupe, sans montage. Il fallait anticiper chaque temps, chaque changement de décor pour passer de l’eau, au feu, à l’air. L’autre élément de temporalité était celle de la musique de Chloé Thevenin -temps, étirement, rythme, attente, tension…- sa narration musicale sur les images du film.

Noémie, votre façon de travailler est assez artisanale, c’est étrange en ces temps de sophistication numérique. Comment procédez-vous ?

Noémie Goudal : Je travaille tout de même avec un appareil numérique mais ensuite, je coupe le papier à la main, j’assemble etc., c’est le principe même de chacune de mes installations avec mes équipes car ce sont d’énormes décors.

Et pourquoi êtes-vous si attachée au format très grand, presque monumental ?

Noémie Goudal : J’aime que le spectateur ait et prenne sa place. Il est le protagoniste de l’histoire à tout moment. L’expérience du corps est très importante. Je travaille aussi avec des petites photos où l’on a besoin de se rapprocher, d’avoir une relation presque intime avec elles, comme lorsqu’on se trouve devant un microscope. 

Dans Anima, il y a Chloé Moglia mais aussi des techniciens que l’on voit agir ?
Anima de Noémie Goudal et Maëlle Poésy © Vincent Arbelet

Maëlle Poésy : Nous aimons beaucoup l’une et l’autre le fait que le spectateur arrive dans un spectacle, croît à ce qu’il voit, vive cette illusion complète et soudain un technicien traverse la scène et déconstruit cette « réalité » par sa présence et puis le spectacle reprend et replonge le public dans l’illusion. On n’arrive pas dans les images par magie mais par un travail.

Noémie Goudal : C’est vrai, nous aimons montrer cette construction, l’effort que cela représente. L’effort implique le spectateur d’une façon très forte, il devient complice de l’œuvre. 

Le fait qu’il n’y ait pas de texte, pas de comédiens en tant que tels, change-t-il votre rapport à la scène ?

Maëlle Poésy : Oui, parce que j’ai l’habitude de diriger des personnes sur un plateau, et non, parce que je retrouve la même organicité du plateau, le même rapport au rythme. Le même processus est en jeu qu’il s’agisse d’art plastique, de danseurs ou de comédiens. Il n’y a pas de différence.

La tournée se fera dans des théâtres, vous espérez trouver des lieux en plein air ?

Maëlle Poésy : Bien sûr, il faut que le spectacle soit vu pour que ces propositions soient envisageables. Nous refusons de mettre des étiquettes sur Anima : art contemporain, spectacle vivant. Il trouvera son sens dans des lieux qui acceptent ce mélange des genres.

Propos recueillis par Brigitte Hernandez et Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Anima de Noémie Goudal et Maëlle Poésy
Festival d’Avignon
Collection Lambert
rue Violette
84000 Avignon
 du 8 au 16 juillet (relâche le 11) à 22H
Durée 50 min

Tournée 
du 6 au 14 janvier 2023 au Théâtre Dijon Bourgogne 
Les 24 et 25 février 2023 à l’Espace des Arts, Scène nationale Chalon-sur-Saône 
Les 19 et 20 avril 2023 à l’Azimut / Théâtre Firmin Gémier – La Piscine Châtenay-Malabry 

Conception, réalisation de Noémie Goudal, Maëlle Poésy 
Écriture de la suspension et sa réalisation Chloé Moglia Interprétation en alternance avec Mathilde Van Volsem 
Musique originale composée et interprétée par Chloé Thévenin Scénographie Hélène Jourdan
Lumières de Mathilde Chamoux
Costumes de Camille Vallat
Régie générale et plateau de Géraud Breton en alternance avec Julien Poupon
Régie son de Samuel Babouillard
Régie vidéo, lumières de Pierre Mallaisé
Assistanat Clara Labrousse, Pauline Thoër Administration de production Miléna Noirot
Assistée de Auréline Hostein, Lucile Arnold 

Phœnix, installation de Noémie Goudal 
Rencontres d’Arles 
Église des Trinitaires
32 Rue de la République
13200 Arles
jusqu’au 15 septembre 2023

Crédit portraits © Jean-Louis Fernandez et © Alexandre Guirkinger
Crédit photos © Vincent Arbelet

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