Petits meurtres en chansons à la Pépinière

Adaptant le plus gros succès théâtral de la reine du crime, qui se joue à Londres sans interruption depuis plus de 67 ans, Pierre-Alain Leleu signe un thriller savoureusement drôle, effroyablement haletant. Porté par une troupe épatante et la mise en scène loufoque de Ladislas Chollat, ce huis-clos « so » vintage enchante de 7 à 77 ans. 

La quarantaine étriquée, un peu gauche, un peu à l’ouest, le couple Ralston (lumineuse Christelle Reboul et pataud Pierre Samuel) s’apprête à ouvrir sa pension de famille, un vieux manoir récemment hérité, au cœur de la campagne anglaise, à plus de 50 kms de Londres. Une dernière vérification, avant que les premiers hôtes arrivent. Une musique Jazzy s’échappe du vieux transistor, un feu crépite dans la cheminée, les meubles, confortables, sont à leur place, parfaitement époussetés. Pourtant, une ombre plane, lointaine, diffuse : l’assassinat d’une vieille dame à deux pas de la City. 

Pas de panique, le meilleur limier de Scotland Yard enquête, l’inspecteur Trotter (détonnant Marc Maurille). Il est sur la piste d’un individu de taille moyenne, de corpulence indéterminée, portant un manteau long, une écharpe et un chapeau. Autant dire qu’en ce soir d’hiver, où la neige tombe plus qu’abondamment, cette description n’a rien de significatif. Malgré la faiblesse des indices, son enquête le mène tout droit au manoir des Ralston. Il soupçonne l’un des habitants d’être le meurtrier. Mais lequel d’entre eux est coupable ? Mme Boyle (épatante Sylviane Goudal), vieille dame hiératique et acariâtre, Christophe Wren (époustouflant Brice Hillairet), jeune homme farfelu, un brin toqué, le major Metcalf (formidable Dominique Daguier), mystérieux et ubuesque militaire, Miss Casewell (remarquable Stéphanie Hédin), étrange femme au passé trouble, Monsieur Paravicini (extravagant Pierre-Alain Leleu), invité surprise à l’accent quelque peu forcé, ou bien les Ralston, un peu trop proprets, un peu trop respectables. Tous ont quelque chose à cacher, tous semblent suspects, à chacun de se faire son opinion. 

En reine incontestée du thriller, Agatha Christie concocte avec la Souricière un huis-clos machiavélique. Ce n’est pas ,certes, sa meilleure intrigue, mais elle se révèle sur les planches un spectacle haletant dont l’humour « so british » fait des étincelles. Écrite pour les 80 ans de la Reine Mary, cette pièce radiophonique, devenue, une véritable institution théâtrale à Londres, avec plus de 27 000 représentations à son actif, joue des chausse-trappes, des quiproquos et des fausses pistes.

Pour lui donner toute sa force drolatique, toute sa puissance sournoise, sans tomber dans le vaudeville daté, il fallait l’esprit pétillant de Pierre-Alain Leleu et le regard ciselé de Ladislas Chollat – que l’on est heureux de retrouver à son meilleur, il était temps. Avec humour noir, ingéniosité, les deux compères s’emparent de ce texte mythique et lui offre un souffle acidulé et exubérant du meilleur effet. Répliques ciselées, dialogues au cordeau et jeux outrés juste ce qu’il faut – mention spéciale à Brice Hillairet particulièrement en forme et en verve – , font le sel de cette Souricière « made in France ». Passant du musical au thriller le plus sombre, le spectacle enchante petits et grands. Un divertissement de haut-vol, à voir de toute urgence à la Pépinière théâtre ! 

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


La souricière d’après la piéce radiophonique Les trois souris aveugles d’Agatha Christie
La Pépinière théâtre
7, rue Louis le Grand
75002 Paris 
Jusqu’en janvier 2020
Du mardi au samedi à 21h et le dimanche à 15h30
Durée 1h45 environ

Mise en scène de Ladislas Chollat assisté d’Eric Supply 
Adaptation de Pierre-Alain Leleu 
Avec  Dominique Daguier, Sylviane Goudal, Stéphanie Hédin, Brice Hillairet, Pierre-Alain Leleu, Marc Maurille, Christelle Reboul, Pierre Samuel 
Décor d’Emmanuelle Roy 
Costumes de Jean-Daniel Vuillermoz 
Maquillages & coiffures de Catherine Saint Sever 
Lumières d’Alban Sauvé 
Musiques de Frédéric Norel 
Son de Mathieu Boutel 

Crédit photos © François Fonty

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