Mithkal Alzghair, chorégraphe libre dans sa tête et ses gestes

Programmé à Montpellier danse, Mithkal Alzghair, danseur et chorégraphe syrien, se nourrit de son histoire, de celle de ses compatriotes pour livrer une pièce qui questionne les libertés de chacun, dans un monde où les interdits explosent, les frontières se ferment. Quelques jours avant la présentation de We are not going back, il livre un peu de lui, de son parcours. 

Silhouette filiforme, visage un brin tendu, regard vif, Mithkal Alzghair profite de la fraicheur d’une brasserie en ces temps de canicule. Curieux, nerveux, il tapote régulièrement son paquet de cigarettes, son briquet. Né dans une région montagneuse du sud de la Syrie, rien ne le prédisposait à faire une carrière dans le monde de la danse. « L’art étant très présent dans ma famille, confie-t-il, à 12 ans, je me suis tourné vers le théâtre. Ça a été un vrai coup de foudre. J’ai commencé à prendre des cours. Rapidement, je me suis passionné pour les textes tant classiques que modernes. » S’épanouissant sur scène, il découvre l’importance du corps, sa présence, la façon dont on se meut dans l’espace. C’est une vraie révélation. Dès l’âge de 16 ans, il quitte sa province pour Damas afin d’approfondir sa pratique et suivre un enseignement plus adapté à ses envies, à l’université consacrée au spectacle vivant. « C’est en entrant à la fac, raconte-t-il, que la danse est entrée dans ma vie. J’ai commencé grâce aux réseaux universitaires à assister à plusieurs spectacles. J’ai été touché par la manière dont un geste pouvait provoquer une émotion. J’ai raté le concours d’entrée à la section théâtre. Pas grave, le département danse venait d’ouvrir, je n’ai pas hésité. J’ai passé l’audition avec succès. »

Commence alors pour Mithkal Alzghair des années d’intensif labeur. « A Damas, explique-t-il, les cours de danse classique sont dispensés par des professeurs venus de Russie. Autant dire, que l’apprentissage de la technique est strict. Mais ce qui était plus intéressant pour moi c’était l’approche du contemporain qui était pour le coup donné par des enseignants très proches du travail de Martha Graham. » Sorti en 2006 de l’Université, le jeune danseur crée une pièce dans laquelle il danse seul au Théâtre National de Damas. Puis, l’année suivante dans le cadre du festival Bipod, spécialisé dans les chorégraphies expérimentales, il monte un autre spectacle et fait la rencontre de Mathilde Monnier. Entre les deux artistes, le feeling passe. Elle lui parle du master Exerce que propose le Centre chorégraphique national de Montpellier qu’elle dirige. Unique en France, cette formation créée, il y a plus de quinze ans, accompagne des artistes, auteurs de leur projet et recherche en danse. « Depuis longtemps, raconte-t-il, j’avais le désir de venir en Europe. J’ai sauté sur l’occasion. J’ai passé le concours en 2011. J’ai été pris. C’était vraiment très positif. Les deux ans que j’ai passé ont été très formateur. » Au même moment, la guerre a éclaté en Syrie. En 2013, le cursus terminé, pas question de retourner dans son pays, son passeport n’étant plus valable quasiment impossible de le faire renouveler. « J’ai décidé de rester, raconte-t-il, afin de demander le statut de réfugié politique. »

Les formalités faites, Mithkal Alzghair tente sa chance sur la scène française. S’inspirant du monde qui l’entoure, des évènements de la société qui l’émeuvent, il s’en sert de matières premières pour ses chorégraphies. « Je cherche toujours dans mes créations, explique-t-il, à dénoncer, à parler des problématiques actuelles, ce que je ressens Je l’exprime par le corps. » Face à la migration qui touche une partie de ses compatriotes, l’artiste engagé ne pouvait que s’emparer du sujet. « Quand on décide de quitter un territoire, souligne-t-il, on se pose beaucoup de questions, c’est un sujet qui nous traverse l’esprit en permanence. Dans mon nouveau projet, j’ai voulu parler du contrôle quotidien qui est imposé aux gens, du système des frontières. On parle de la sécurité, mais c’est pour mieux créer une forme de rejet par le contrôle. De par mon travail je suis amené à beaucoup voyager, et comme beaucoup de personnes aux physiques typés, je ne compte plus les fois où je me suis fait arrêter. A l’instar d’autres personnes dans le même cas, j’ai subi les palpations. A chaque fois c’est brutal. On ressent une forme d’injustice. C’est de cela que j’ai voulu parler. » 

Mettant en mouvement, les émotions qui le traversent, il esquisse le portrait d’un monde de plus en plus refermé sur lui-même, de sociétés qui rejettent toutes différence. Fort de ces dernières expériences, mais aussi de bien d’autres, Mithkal Alzghair dénonce dans We are not going back, son dernier spectacle qui sera créé à l’occasion du festival Montpellier Danse, les dérives d’un système de contrôles aux frontières, de racisme. Constatant le recul des sociétés dites occidentales, il met en exergue la régression qu’elles subissent par peur de l’inconnu, l’incapacité à aller vers les autres. 

Propos recueillis par Florence Pons et Olivier Fregaville-Gratian d’Amore


We are not going back
de Mithkal Alzghair
Festival Montpellier Danse 
Théâtre des 13 vents / Grammont
2733C Avenue Albert Einstein, 34000 Montpellier
Mercredi 3 et jeudi 4 juillet 2019 à 20h

Compagnie HEK-MA 
Pièce pour 5 danseurs :
Annamaria Ajmone, Mirte Bogaert, Yannick Hugron, Samil Taskin, Judit Dömötör Création musicale : Shadi Khries 

Crédit photos © Cécile Bella / © DR

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