La Cerisaie joliment fleurie de Simon McBurney

Pour clôturer la 34eédition du Printemps des Comédiens, le festival s’offre une bouffée de fraîcheur avec l’adaptation « so seventies » de la dernière pièce d’Anton Tchekhov par l’anglais Simon McBurney. Portée par l’excellente troupe d’Ivo van Hove, cette Cerisaie touche au cœur et emporte tous les bons sentiments sur son passage pour que triomphe un capitalisme froid, vindicatif. 

Un immense écran blanc sert de rideau. Derrière des ombres s’agitent. L’heure est d’importance. La belle Amanda (épatante Chris Nietvelt), héritière de la Cerisaie, revient sur les terres de son enfance, la mort dans l’âme. Ruinée, elle n’a pas d’autres choix que de vendre le domaine. Toute la famille est réunie pour faire ses adieux à cette maison qui a connu tant de joies, tant de drames. Si certains, oisifs, esseulés, espèrent un miracle, d’autres, comme Lopakhine (extraordinaire Gijs Scholten van Aschat), l’intendant du domaine, imaginent un moyen radical de sauver ce qui peut encore l’être. Il suffit d’abattre la Cerisaie pour la transformer en camp de vacances pour prolétaires et le tour est joué. Solution trop vulgaire pour l’éthérée Amanda, cette dernière préfère couler à pic. 

Pour cette ultime pièce, Anton Tchekhov, qui se sait mourant, esquisse avec beaucoup de minutie, le déclin inexorable de la petite noblesse. Désœuvrés, ne portant que peu d’intérêt aux choses financières, Amanda et les siens laissent tout péricliter. Refusant de changer de mode de vie, de modifier ce qui est établi depuis des siècles, ils vivent dans le déni d’un monde qui change. Luttant avec l’énergie du désespoir pour maintenir un rang qu’ils n’ont déjà plus, ils sont incapables de prendre les décisions qui s’imposent. Emportés par leur mélancolie d’un passé révolu, ils se laissent totalement ensevelir dans les décombres à venir d’une société à bout de souffle. 

S’emparant de l’œuvre du dramaturge russe, Simon McBurney la décortique, la vide de sa substance originelle, la sort de son contexte, pour mieux nous la faire entendre, la faire résonner avec le monde d’aujourd’hui. Situant l’action dans les années 70, il fait de l’héroïne une baba cool en décalage avec son temps, qui rêve d’écologie, de petites fleurs et de paix dans le monde et qui ne voit pas que le capitalisme a déjà rongé ses utopies, a détruit ses dernières illusions. Étonnement, sa situation fait écho à des problématiques actuelles. Le profit vaut-il le coup de détruire la planète ? 

Grâce à la sobre scénographie imaginée par Miriam Buether, une estrade en bois et un cyclorama pour donner à voir la Cerisaie traversée par les saisons, Le metteur en scène anglais signe un spectacle délicat, frais qui esquisse la fanaison d’une femme encore belle, d’une certaine bourgeoisie de gauche, la fin d’une époque. Loin d’ancrer la pièce dans sa partie la plus tragique, il fait souffler sur le vieux monde un vent nouveau porté par la petite fille d’Amanda et son amoureux. Si l’on peut voir dans certains tableaux de fortes ressemblances avec le travail de Gosselin ou d’Ostermeier ,Simon Mc Burney n’en emprunte que la forme et emmène le texte de Tchekhov ailleurs, dans une dimension quasi brechtienne. 

Séduit par cette troupe de comédiens virtuoses, le public se laisse emporter par les tourments de cette famille à l’agonie, qu’un parvenu, un fils de serf va mettre à genou, mais pas à terre. Avec Cette Cerisaie, le printemps des Comédiens se termine comme il a commencé avec le meilleur de scène européenne.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – Envoyé spécial à Montpellier


La Cerisaie D’Anton Tchekhov
Printemps des Comédiens 
Théâtre JC Carrière
178, Rue de la Carrierasse
34000 Montpellier
Jusqu’au 30 juin 2019
Durée 2h50 environ

Tournée Prévue en France saison 2020/2021

Mise en scène de Simon McBurney assisté de Olivier Diepenhorst 
Avec Chris Nietvelt, Gijs Scholten van Aschat, Majd Mardo, Bart Slegers, Janni Golsinga, Eva Heijnen, Steven van Watermeulen,
Emma Josten, Robert de Hoog, Hugo Koolschijn, Celia Nufaar, Achraf Koutet
Dramaturgie de Peter Van Kraaij
Scénographie de Miriam Buether assistée de Ramón Huijbrechts 
Lumière de Paule Constable
Son de Pete Malkin
Video de Will Duke
Conseil casting Hans Kemna 
Coiffure de David Verswijveren
Costumes de Wim van Vliet

Crédit photos © Jan Versweyveld et © Henri Verhoef

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