Jeremy Lopez, le clown amoureux du Français

Nommé aux Molières pour son irrésistible interprétation de Carlos Homenidès de Histangua dans La Puce à l’oreille de Feydeau, mise en scène salle Richelieu par Lilo Baur, Jérémy Lopez ne cesse de surprendre. Refusant les étiquettes, il passe d’un rôle d’amoureux transi à celui de pitre avec une aisance confondante. Toujours revenir sur son métier est son crédo. Rencontre avec un artiste sensible et humain. 

La voix est douce, presque sombre. Jérémy Lopez est un passionné. Le manque de théâtre commence à lui peser. La Comédie Française est toujours fermée et nul ne sait quand elle rouvrira. Loin de la place Colette, le jeune comédien a, certes le vague à l’âme, mais le désir toujours chevillé au corps de fouler les planches, de déclamer des vers, de jouer avec ses camarades du Français. Originaire de la banlieue lyonnaise, le jeune homme est un trublion, un rebelle. Ayant grandi loin de tout ce qui se rapproche de l’art dramatique, il n’a découvert que très tard les écoles de comédiens, les conservatoires. « Le théâtre est entré dans ma vie par des chemins quelque peu détournés quand j’avais dix-neuf, vingt ans, confie-t-il. Cette rencontre doit beaucoup au hasard. Petit, il m’arrivait d’aller voir des pièces dans le cadre scolaire, mais c’était pour moi l’occasion de faire le clown. Jamais je n’aurais pensé qu’il puisse y avoir des formations pour devenir comédien de théâtre. » 

Le théâtre comme exécutoire

Adolescent turbulent et rebelle à l’autorité, il est surtout attiré par le cinéma. C’est sa mère finalement qui lui montre la voie. Alors qu’il hésite sur la suite à donner à sa scolarité, elle lui montre une annonce proposant des cours privés de comédie. Le jeune homme tente aussitôt l’aventure, un peu comme une aubaine. « J’ai mis du temps à me dire que j’étais au bon endroit, se souvient-il. J’ai dû prendre sur moi, me rendre disponible à la chose, me concentrer. Il y a un exercice en particulier qui a profondément changé mon approche de l’art dramatique. On devait entrer dans la salle de cours, pleurer et imaginer l’histoire tragique du personnage qu’on interprétait. N’étant pas bien dans ma peau, j’ai craqué. Ce fut un déclic C’est à ce moment-là que j’ai compris que je pouvais me servir ce que je suis, de mes bons comme de mes mauvais côtés pour jouer. »

Une formation à corps perdu

Investi dans sa formation, le jeune Lyonnais s’accroche. Il donne le meilleur de lui-même. « J’étais un ado extraverti, je crois, explique-t-il, mais le théâtre m’a appris à canaliser mes énergies, à dépasser la superficialité de mes émotions. J’avais une violence en moi, que je ne pourrais expliquer, je me questionnais sans fin, j’étais angoissé, j’ai trouvé grâce au jeu un moyen d’exprimer tout cela différemment, de me libérer, de trouver une sorte d’équilibre intérieurEn étant sur les planches, j’ai l’impression de m’oublier tout en livrant une part de moi-même. »Jérémy Lopez continue à jouer quelques temps en amateur. Il s’engage avec fougue, prend cette activité très au sérieux. N’étant plus en phase avec ses camarades, moins engagés, estimant qu’il a encore besoin d’apprendre, se trouvant trop brut, il intègre le conservatoire de Lyon à sa réouverture, reste un an avant de tenter et de réussir le concours d’admission à l’École nationale supérieure des arts et des techniques du théâtre (ENSATT). « Entouré de personnes plus au fait que moi de ce qu’était l’art dramatique, de vrais théâtreux qui parlaient d’auteurs dont je n’avais jamais entendu parler, raconte-t-il, je me suis rendu compte de mes lacunes. Ça a été un vrai coup de fouet qui m’a permis de m’affiner, d’aller plus en profondeur dans ce que je faisais. » Sa voie trouvée, le jeune comédien se jette à corps perdu dans ce métier. Tout va très vite.

Entrée au Français

A peine sorti de sa formation lyonnaise, il monte en 2010 à Paris. Repéré par Jean-Pierre Vincent, avec qui il collabore pour le spectacle de sortie de l’ENSATT, et Alain Françon, il est recommandé à Muriel Mayette-Holtz, alors administratrice générale du Français. « Elle recherchait deux jeunes comédiens, se souvient-il, du coup elle a voulu me rencontrer. Je ne connaissais l’institution que de loin, j’avais une image faussée du lieu, un peu vieillotte, du coup je n’y ai mis que peu de valeur, d’autant que je n’attendais rien de ce rendez-vous. Plus attiré par les textes contemporains, j’avais un peu peur d’entrer dans une sorte de mausolée où l’on ne jouait que des classiques en talons et perruques. En même temps par nature, je refuse d’être étiqueté. Je cherche toujours à aller vers des territoires inconnus. Du coup, je me suis dit que c’était un bon moyen d’apprendre et de me dépasser.» Peu familier avec la capitale, il arrive place Colette sac en cuir tout râpé en bandoulière représentant la tête d’Al Pacino dans Serpico. En sortant du métro, en cette fin de juin, un orchestre de rues joue un air familier, celui de la bande son du Château de ma mère, film qu’il regarde toujours avec nostalgie. Un signe donc pour le jeune artiste. En attendant de rencontrer Muriel Mayette-Holtz, il jette un coup d’œil sur le plateau où elle met en scène Andromaque de Racine. Les décors et les magnifiques costumes, le fascine. Un doute lui traverse l’esprit, est-il vraiment fait pour ce lieu mythique ? L’humour, l’ironie de la situation, l’emporte. Il reste. 

Sous les ors de la salle Richelieu

Contrairement à la plupart des nouveaux pensionnaires du Français, Pierre Niney et Jeremy Lopez n’entrent pas pour un rôle, mais bien par nécessité. La troupe pour ses futures créations avait besoin de sang neuf et surtout de jeunes comédiens. C’est donc sous la direction de Jérôme Deschamps dans Un Fil à la patte de Georges Feydeau que le Lyonnais foule pour la première fois les planches de la salle Richelieu. « C’était vraiment de la figuration, s’amuse-t-il. Pierre faisait uniquement l’acte II et ne disait que Bonjour Madame. Et moi, je n’étais présent qu’à l’acte III pour jouer les concierges, et je devais avoir deux phrases à dire. C’était une entrée très spéciale, tout en douceur dans la maison, mais je crois que cela nous a aussi protégés. Nous n’avons pas été exposés brutalement. Pourtant tout va très vite au Français. On est toujours en activité, jamais on ne s’arrête. C’est intense. »

Feydeau comme porte-bonheur

Le maître du Vaudeville lui porte chance, car c’est dans une autre de ses pièces, La puce à l’oreille, dans une mise en scène de Lilo Baur, qu’il est remarqué par les membres de l’Académie des Molières ce qui lui vaut d’être nommé dans la catégorie second rôle. « J’aime beaucoup Feydeau, explique-t-il. Toutefois, je n’ai pas spécialement d’attirance pour son écriture. Ne voulant pas être enfermé dans un type de rôle et de caractère, je me bats c tout le temps contre les emplois. J’ai besoin de challenge. De premier abord, je dirais que je suis à l’opposé d’un comédien fait pour Feydeau et pourtant en pratiquant son verbe, je me rends compte que je le suis plus qu’il n’y parait. J’aime la précision, la générosité physique et la non-peur du ridicule. Et puis, travailler avec Lilo, c’est un bonheur. Elle a déjà une histoire avec la troupe. C’est la cinquième pièce qu’elle monte à la Comédie-Française. Et quand tu la regardes travailler, tu t’aperçois qu’elle est un personnage de Feydeau dans ce qu’il a de plus beau. Si elle tombe, ou se trompe, ce n’est pas grave, elle se relève. Elle est dans le don, dans la joie, tout le temps. » Dans la voix du comédien on sent toute l’admiration qu’il a pour la metteuse en scène. En se glissant dans la peau de Histangua, il s’épanouit. Sans peur du ridicule, il monte sur les planches avec une fougue furieuse. « Ce qui est génial dans ce qu’a mis en place Lilo, explique-t-il, c’est que je n’ai pas à maîtriser le grotesque, le burlesque de mon personnage ou des situations, cela se fait naturellement. C’est ce qui fait que ce n’est jamais appuyé, jamais factice. » Jouant l’innocence des choses, Jérémy Lopez fait mouche a chacune de ses répliques. Son humanité transparait derrière cet Hidalgo explosif et jaloux. Les rires sont au rendez-vous. Son jeu est plébiscité. 

Des rencontres passionnantes

Depuis 10 ans, le comédien arpente les couloirs de la Comédie-Française. Il y fait petit à petit son nid. Au fil des rencontres, il se construit, se cisèle. Que ce soit en 2011 dans le rôle d’Horace de l’École des Femmes,spectaclemis en scène par Jacques Lassalle, ou dans celui d’Ernesto dans la Pluie d’été de Duras, sous le regard aiguisé d’Emmanuel Daumas, le jeune artiste aime les contrastes, passer d’un classique à un contemporain, changer totalement d’atmosphère, dire des vers le matin, de la prose le soir. « Jacques, raconte-t-il, est quelqu’un de très exigeant. Il avait la réputation de dureté pendant les répétitions. Je n’étais pas à l’aise, mais très vite, il s’est montré adorable, m’a poussé pour devenir meilleur. J’ai beaucoup appris à ses côtés. Il m’a fait aimer les classiques, m’a fait comprendre l’intérêt de les monter encore aujourd’hui, et que la vision du metteur en scène est essentielle. Il a gommé mes certitudes de jeunesse. » 

Un vrai challenger
romeoetjuliette1516-Ruf_Brahim_Lopez__Comedie_francaise_©vincent_Pontet_@loeildoliv

Jérémy Lopez aime être où on ne l’attend pas. Le défi est un puissant moteur pour le jeune homme. S’il n’est pas toujours à l’aise avec certains de ses rôles, interpréter Roméo, sous la direction d’Eric Ruf, a été une épreuve. Loin de l’amoureux mythique, il devait jouer le perdant, le raté. Il en est que plus fascinant, plus détonnant. « On donne un peu de soi à chaque représentation, raconte-t-il. Il y a des pièces où c’est bien sûr plus dur car cela touche des endroits douloureux, sensibles. Il faut apprendre à les explorer, laisser de côtés les appréhensions, pour être authentique et s’effacer. Nous apprenons à lâcher prise. Sur un plateau, les choses se passent à nos dépens. C’est là que c’est beau. Certes, Nous maîtrisons notre outil, notre corps, notre voix, mais nous devons nous oublier devant les gens, sans présager de ce que le public va aimer. C’est ça la vraie générosité du comédien. L’important n’est pas de vouloir plaire à tout prix, mais d’accepter de se livrer sans filtre. En contrepartie, le spectateur doit aussi venir vers l’artiste. Il a aussi un travail à faire, s’oublier, se laisser porter au-delà de ses certitudes. »

Des aventures incroyables

Pour Jérémy Lopez, devenu sociétaire du Français en 2017, l’aventure la plus marquante de ses dix années au Français, reste le Peer Gynt d’Ibsen mis en scène par Eric Ruf. Il faut dire que l’expérience est incroyable. « Nous étions nombreux sur scène, se souvient-il, et nous répétions sous la grande nef de verre et de métal. C’était assez magique. On savait que c’était un moment quelque peu unique, historique. » Comédien curieux, il n’hésite pas à passer d’un univers à l’autre, d’un metteur en scène à un autre. De Christiane Jatahy, dont il apprécie la liberté de ton, la prise de risque, l’honnêteté et l’entièreté de son caractère, à Alain Françon, dont la précision naturelle, la finesse de regard, le séduisent, il navigue sans regarder derrière, en allant toujours de l’avant. 

Toujours en mouvement

Après avoir triomphé en début de saison dans la Puce à l’oreilleJérémy Lopez revient salle Richelieu avec le très engagé texte de Tony KushnerAngels in Americamis en scène par le réalisateur Arnaud Desplechin. Du fait que la création fut repoussée suite à différents mouvements grèves hiver 2018, la pièce, qui revient sur les années Reagan et retrace les débuts du Sida, a pris le temps de mûrir dans l’esprit du comédien. « Arnaud a une façon bien à lui d’aborder un texte, raconte Jérémy Lopez. Durant ces deux ansil a pris le temps de nous contacter par mail. C’était important pour lui que l’on définisse ensemble ce que devait être nos personnages, qu’on affine leurs silhouettes, que l’on peaufine leurs caractères. C’est un travail de fourmi, extrêmement minutieux. Mais quel bonheur de recevoir des courriers de cinq pages n’évoquant que le rôle que nous allions interpréter dans Six mois, un an. » Sans jamais s’arrêter, revenant toujours sur son métier, le comédien s’amuse, se donne à mille pour cent dans tout ce qu’il fait. Très reconnaissant de faire partie de la troupe, il clame toujours haut et fort le bonheur de son métier, sa richesse. Se nourrissant des rencontres avec les metteurs en scène, Jérémy Lopez s’affirme de pièce en pièce. Toujours différent, il prend autant plaisir à faire le clown chez Feydeau, que jouait les amoureux homosexuels inquiets et fragiles sous le regard très joyeux et enfantin de Despleschin. Sa personnalité attachante, sa présence lumineuse, font de lui, l’un des comédiens les plus captivants de sa génération. Rêvant de jouer Tchekhov ou Lagarce, de se plonger dans ces écritures atypiques, singulières, il aime à découvrir de nouveaux territoires de jeu, à tenter de nouvelles expériences. Jamais à l’arrêt, toujours en mouvement, l’artiste n’a pas fini de nous surprendre. 

En manque de planches

En attendant la cérémonie des Molières, le 23 juin prochain, Jérémy Lopez déconfine tout doucement, d’autant qu’en tant que comédien il n’est pas encore prêt à retourner sur les planches. En cette période inquiétante, étrange, il rêve de mise en scène, mais prend le temps de trouver le bon texte, le bon moment. Dans l’attente d’une reprise d’activité au Français, à laquelle il aspire de tout cœur, le comédien continue à lire énormément, à s’interroger sur le monde de demain. Toujours vibrant et généreux, il a hâte de retrouver la troupe, les spectateurs, à échanger à nouveau sur la culture. A vivre tout simplement….

Propos recueillis par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore 

Crédit photos © Stéphane Lavoué, © Brigitte Enguérand, © Cosimo Mirco Magliocca, © Vincent Pontet et © Christophe Raynaud de Lage. Toutes les photos viennent de la Coll. Comédie-Française

Print Friendly, PDF & Email

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.

*

Dernièrement

Garçon A

Avignon n'aura pas lieu, ses rencontres impromptues non plus, l'occasion d'imaginer le
Aller à Haut