Double jeu chez Molière

Ça déménage pour la 33e édition du Printemps des comédiens. Après l’avoir créé au Residenztheater de Munich, Frank Castorf ouvre le bal en présentant pour la première fois en France sa version déjantée, foutraque du Don Juan de Molière. Plongeant dans la fange, la décadence de l’ambigu personnage, le public voit double et en redemande. Un spectacle total, excessif entre savante démesure et joyeux bordel. 

Vous croyez tout avoir vu, tout savoir de l’œuvre de Molière. C’est sans compter sur le regard, la patte du metteur en scène allemand, ancien directeur de la Volksbühne am Rosa-Luxemburg-Platz de Berlin. Comme à son habitude, Franck Castorf ne fait ni dans la dentelle, ni dans la mesure. S’emparant de cette comédie noire, amère qu’est Don Juan, il livre une performance fleuve intense, chaotique, borderline, mais d’une rare et folle intelligence. 

Loin de se borner à reprendre l’œuvre du dramaturge français, il la dissèque, la réinvente, l’augmente, lui donne une tonalité encore plus démente, encore plus bariolée. Si le texte original sert de colonne vertébrale à l’ensemble, c’est à un autre spectacle qu’on assiste, celui de l’auteur, du metteur en scène, de Don Juan et de leurs doubles encore plus pervers, plus dépravés Rien n’arrête le jeune libertin, ni le stupre, ni la crasse, ni la fourberie. Empruntant à Blaise Pascal, à Heiner Müller, à Alexandre Pouchkine, à Luc l’évangéliste ou à Georges Bataille, quelques pensées, quelques pans de textes, Frank Castorf donne un coup de fouet à cet impertinent et impénitent provocateur. 

Jeune, beau, corps d’éphèbe à damner n’importe quelle donzelle, Don Juan (étourdissant Franz Pätzold) erre sur un plateau tournant où dans un unique décor, rappelant celui de son Die kabale der scheinheiligen, das leben des herrn de Molière qui avait enchanté le festival d’Avignon en 2017, sont ramassés chambre, salle à manger, bergerie et scène de théâtre grand siècle. Son ombre (épatant Aurel Manthei), plus âgée, plus mâle, ne le quitte pas d’une semelle, se mêle à ces bacchanales, quitte à semer le trouble chez le spectateur. Amant, âme-frère, double, ou autre, difficile à savoir tant les frontières se brouillent, tant les personnages se mêlent, s’entremêlent, tant les comédiens endossent plusieurs rôles. 

C’est dans les incertitudes du public que le travail de Castorf prend tout son intérêt, sa force. Passant de la musique baroque de Mozart à celle plus contemporaine de Lou Reed, plus romantico-sirupeuse de Chris Isaak, de costumes d’époque aux imprimés de mauvais goût Gucci® ou Louis Vuitton® à des tenues plus extravagantes, le metteur en scène allemand et ses acteurs-performeurs font le show. Entre esthétisme kitsch et grand n’importe quoi, les couples se font, se défont, les trop sages et trop jolies fiancées se dévergondent, les paysans vertueux sont cocufiés, les pères pardonnent aux fils ingrats leurs offenses. Mais rien n’y fait, le destin est en marche, la morale n’attend pas. Don Juan, le magnifique, le débauché, l’athée, ne peut survivre dans un monde qui se referme sur lui-même, qui ne supporte pas les esprits trop libres. 

Laissant comme à son habitude une partie du public pantois, Castorf séduit, ensorcèle ses fidèles, qui, comme un seul homme applaudissent à tout rompre, saluant l’outrance prodigieuse de l’artiste, le talent jusque-boutiste des comédiens, la virtuosité des techniciens. Alors oui, ce Don Juan n’a pas la puissance évocatrice de son Roman de monsieur de Molière, mais il garde cette énergie jubilatoire, cette magie du granguignolesque, qui fait mouche.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – envoyé spécial à Montpellier


Don Juan d’après Molière
Printemps des Comédiens
Théâtre JC Carrière
Domaine d’O

178, rue de la Carrierasse
34000 Montpellier
Durée 53 min environ

Mise en scène de Frank Castorf
Avec Bibiana Beglau, Nora Buzalka, Marcel Heuperman, Aurel Manthei, Franz Pätzold, Jürgen Stössinger, Farah O’Bryant et Julien Feulliet 
Caméra de Josef Motzet et Jaromir Zezula
Trois chèvres
Scénographie d’Aleksandar Denic
Costumes d’Adriana Braga Peretzki
Composition de William Minke
Lumière  de Gerrit Jurda
Dramaturgie  de Angela Obst
Vidéo et montage live  de Marie-Lena Eissing
Son de Thomas Hütti et Maximilian Loibl

Crédit photos © Matthias Horn

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