Dominique Reymond, Jocaste au tribunal

Elle incarne la force tranquille mais grondante de ce décor chaotique dans lequel s’entretuent ses deux fils Etéocle et Polynice. Dans Le reste vous le connaissez par le cinéma, Dominique Reymond se mue en Jocaste digne face à un choeur obstiné de jeunes femmes. Dévoilée au dernier Avignon, l’ ambitieuse création de Daniel Janneteau produite par le Théâtre de Gennevilliers, s’empare avec force de la tragédie d’Euripide réécrite par Martin Crimp.

Comment Daniel Jeanneteau vous a-t’il présenté ce projet ?

Au départ, lorsqu’on me présente un rôle, j’ai toujours une réticence. Au lieu de me réjouir, la proposition me plonge déjà dans un abysse indescriptible. C’est assez bizarre. Par ailleurs, la tragédie n’est pas un domaine que je maîtrise parfaitement bien, j’ai des lacunes avec les personnages, leur filiation. Mais, quand Daniel Jeanneteau m’a parlée  du projet, j’avais tellement aimé travailler avec lui que j’ai voulu le suivre. C’est notre troisième collaboration avignonnaise après La ménagerie de verre de Tennessee Williams et Feux d’Auguste Stramm. Il a pensé à moi pour le rôle de Jocaste. Et cela tombait bien car cette Jocaste-là, n’a pas envie d’être le personnage t’elle qu’on le connaît, donc cela tombait bien ! Elle n’a pas envie de rejouer tout ça, de revivre ses déchirements de la tragédie. Elle est convoquée par le chœur qui va l’obliger à rendre des comptes. Les jeunes femmes qui le compose me font sortir de terre et me forcent à revivre toute l’histoire, je la raconte depuis le début. On fait un résumé précis de l’histoire de Jocaste et Œdipe. 

La pièce ainsi que la mise en scène représentent un travail monstrueux

Les trois mises en scène que j’ai faites avec Daniel ont toutes été un voyage au-delà des frontières habituelles de ce que le comédien éprouve, c’est un voyage intérieur. J’aime beaucoup cette exigence qu’il a mais qu’il n’impose pas du tout avec le pouvoir ou l’autorité. Avec lui, on donne tout ce qu’on a.

Il y a aussi le décor : au départ une salle de classe, qui se transforme en espace chaotique, prêt à se déconstruire totalement

Daniel Jeanneteau est aussi scénographe donc il n’a pas peur de casser son décor, de l’abîmer. C’est son travail à lui, donc il peut se permettre de le tordre. Daniel a quelque chose d’un peu punk. Cela traduit cet excès de violence que raconte la pièce, ces guerres fratricides…

Le public est très intrigué par cette cabane blanche en hauteur qui domine la scène

Lorsqu’il a commis l’irréparable en couchant avec sa mère, Œdipe est proscrit, il reste dans la ville, avec eux, mais il est placé en quarantaine. Il est caché dans ce mobilhome, comme dans une prison. Seule Jocaste peut y rentrer pour lui apporter à manger.

Votre personnage navigue entre la posture de femme forte et celle de femme affaiblie par ce tribunal incarné par le choeur

Ce que j’apprécie chez Jocaste, c’est qu’elle n’a pas un désir fou d’avoir le pouvoir, elle n’a aucune ambition, c’est une reine sans pouvoir. Cela me plaît assez comme définition du pouvoir féminin : ce n’est pas en ayant le pouvoir qu’on est le plus fort, c’est plutôt mettre son intelligence au service de celui qui le possède. C’est une autre façon d’appréhender le pouvoir, sans frustration… Jocaste est une femme qui n’a pas d’égo. C’est ce que j’ai retenu de la spécialiste helléniste Claire Nancy, qui nous a accompagnés dans ce travail.
Jocaste est aussi traversée par des forces telluriques mais elle est bousculée par ce chœur, elle est amenée à accoucher le morceau. Et cette posture, Daniel s’en empare, c’est ce que j’adore avec lui : les personnages s’appartiennent au début et à un moment, ils sont possédés.

Au centre de la pièce, on trouve ce choeur constitué par des jeunes filles de notre temps, au ton insolent.

Ces jeunes femmes n’avaient jamais joué auparavant, c’est ça la grande richesse de ce spectacle. Et aussi ce décalage, entre nous acteurs qui jouons depuis des années et qui nous retrouvons face à elles et à leurs regards magnifique. Elles ont d’abord répété de leur côté et nous, du notre. Et je n’oublierai jamais le moment où nous nous sommes réunis pour jouer ensemble. Nous étions tous très émus. C’est intimidant cette pureté, leur venue au monde sous nos yeux. Au départ, nous avions une relation presque pudique et maintenant nous avons tous des liens très beaux.

Propos recueillis par Marie Gicquel


Le reste vous le connaissez par le cinéma de Martin Crimp d’après Les Phéniciennes d’Euripide
Création Festival d’Avignon en Juillet 2019
Durée 2h15

Tournée
Du 10 au 14 mars 2020 au Théâtre du Nord, Lille
Le 20 mars 2020 au Théâtre de Lorient

Mise en scène et scénographie de Daniel Jeanneteau
Traduction de Philippe Djian, L’Arche Éditeur © 2015
assistanat et dramaturgie d’Hugo Soubise
collaboration artistique / chœur Elsa Guedj
avec Solène Arbel, Stéphanie Béghain, Axel Bogousslavsky, Yann Boudaud, Quentin Bouissou, Jonathan Genet, Elsa Guedj, Dominique Reymond, Philippe Smith et Clément Decout, Victor Katzarov 
et le Choeur Delphine Antenor, Marie-Fleur Behlow, Diane Boucaï, Juliette Carnat, Imane El Herdmi, Chaïma El Mounadi, Clothilde Laporte, Zohra Omri (en alternance)
conseil dramaturgique de Claire Nancy
assistanat scénographie de Louise Digard
lumières d’Anne Vaglio
musique d’Olivier Pasquet
costumes d’Olga Karpinsky

Crédit photos © Mannar Benranou

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