Des nouvelles des Francophonies

Alors que les Zébrures de Printemps ont dû être annulées en raison des directives gouvernementales afin d’enrayer la pandémie du COVID, Hassane Kassi Kouyaté, confiné à Limoges, où il réside, questionne le temps présent, rêves des Zébrures d’automne et prépare avec force et conviction le futur du spectacle vivant.

Comment ressentez-vous cette étrange période de confinement ? 

Hassane Kassi Kouyaté : En tant que créateur, je me trouve dans deux types de sentiments très singuliers. J’ai l’impression dans un premier temps que c’est un moment qui peut être propice à l’introspection sur qui je suis, mais aussi sur mon travail. Cette pause impose un temps de réflexion, notamment sur la pratique théâtrale et artistique, ce qui, à mon sens, est une bonne chose. Toutefois, il est très difficile de le faire uniquement dans son coin. Le théâtre demande un travail d’équipe, même pour un seul en scène, il y a de nombreuses personnes autour pour que le spectacle devienne réalité. Dans ce contexte de confinement très particulier, où chacun est chez soi et où il est primordial de respecter les gestes barrière, il est difficile de se projeter, d’œuvrer ensemble concrètement pour l’avenir, surtout dans le spectacle vivant. Nous ne pouvons essayer d’avancer que de manière virtuelle via des visioconférences par exemple.  J’ai beaucoup de mal à envisager l’après si cette situation dure trop longtemps. Je ne sais pas comment nous sortirons de cette pandémie et quel impact psychologique le confinement aura sur nous. Par ailleurs, je me questionne aussi sur la production et la diffusion des créations en cours et à venir. Tout le monde est très stressé, inquiet sur le futur. Trop d’incertitudes planent sur plusieurs secteurs en particulier celui du spectacle vivant, tant au niveau humain, organisationnel, que financier. 

Comment envisagez-vous le déconfinement ? 

Hassane Kassi Kouyaté : Je suis un artiste. Aujourd’hui l’artiste prime sur le directeur que je suis. J’ai besoin de travailler, de créer, sinon je meurs. C’est vital pour moi d’être au plateau. Je n’envisage pas un futur sans passer par les répétitions, par l’échange avec les comédiens, par le questionnement des textes sur scène, par le doute. Le processus de création me permet de me régénérer, de me construire voire de me reconstruire. A l’heure actuelle, j’essaie de combler ce manque en nourrissant mon travail à partir de lectures et de recherches autour de mes futures créations. J’alimente les idées qui sommeillent en moi, afin qu’elles soient à maturation au moment où je devrais les confronter avec le reste de mon équipe de création. Toutefois, j’ai hâte, je dois entrer en résidence à la chartreuse, pour deux semaines, fin mai, début juin avec mes comédiens, afin de travailler un texte de Mohammed Kacimi, que nous devons présenter lors des zébrures d’automne en septembre prochain. Pour l’instant, je suis dans l’expectative de savoir si cela sera possible. Je fais tout pour maintenir ce temps de plateau bien sûr, en imaginant un protocole sanitaire très strict, avec prise de températures, tests, etc. On a besoin des autres, d’être ensemble pour faire avancer nos projets artistiques. Nos disciplines – théâtre, danse, performance, etc. – ont besoin de chair. 

Qu’est devenue la programmation des Zébrures de printemps ?

Hassane Kassi Kouyaté : Comme vous le savez, en raison du confinement, elles ont dû être annulées. Toutefois, nous avons pris la décision de ne pas reporter les lectures, tout en honorant tous les contrats. D’une part, n’ayant pas de lieu de monstration à nous, il était quasi impossible dans notre contexte actuel de reporter cet événement et de trouver des endroits pouvant l’accueillir à l’automne. Je travaille en étroite collaboration avec différents lieux et partenaires de la ville, mais en ce moment, ils ont aussi leur propre programmation, leurs propres soucis, donc difficile de leur rajouter d’autres évènements. D’autre parts, nous tenons à marquer la spécificité des deux festivals à savoir les Zébrures de printemps et les Zébrures d’automne. Nous voulons que le premier soit un moment où les auteurs sont mis à l’honneur à travers leurs écritures et le second soit dédié aux metteurs en scène et chorégraphes. 

D’ailleurs, Qu’en est-il des Zébrures d’automne ?

Hassane Kassi Kouyaté : Notre programmation est déjà faite pour septembre. Pour le moment, nous estimons qu’il n’y a pas de raison de tout annuler. Nous gardons le cap. Nous osons espérer que d’ici fin septembre, nous aurons trouvé des solutions et mis en place des protocoles permettant de faire voir du théâtre. Nous organisons le festival, jusqu’à ce qu’on nous dise que cela ne soit pas possible. Évidemment, nous envisageons différents scénarii que ce soit pour les gestes barrière, le port du masque, la mise à disposition de gel hydro-alcoolique, les diminutions de jauge, mais aussi pour la venue ou non de certains artistes vivant hors de l’espace Schengen. Toutefois, si nous ne pouvons accueillir plus de 50 personnes par spectacle, nous nous poserons en ce moment, la question du sens, du positionnement et du signal, que nous souhaitons donner aux zébrures d’automne dans le paysage culturel et artistique aujourd’hui en France en maintenant ou pas le festival. Il est primordial pour nous que les artistes jouent devant un public mais pas dans n’importe quelles conditions. Les conforts des deux doivent être respectés. Le théâtre n’existe que par la rencontre entre les comédiens et les spectateurs. C’est l’essence de l’art dramatique, cette communion, ce moment de partage. Aujourd’hui, il faut absolument trouver les moyens, les solutions pour qu’on puisse travailler, qu’on puisse répéter, puis montrer ce que nous aurons enfanter.

Comment voyez-vous l’avenir ? 

Hassane Kassi Kouyaté : Aux vues des circonstances, nous devons repenser notre manière de travailler. Ce temps de pause, est l’occasion rêvée pour le faire. Avant la crise, il était devenu difficile de créer dans de bonnes conditions. Il fallait être rapide, tout faire en un temps record. A peine quelques semaines pour mettre sur pieds une idée, un spectacle. Nous ne pouvons pas considérer le théâtre, la danse, le cirque, l’art en général comme des produits manufacturés qu’on sort à la pelle. Pour qu’une pièce de théâtre ou chorégraphique, aille jusqu’au bout du processus créatif, il faut prendre le temps, celui de la réflexion, celui des répétitions, celui du doute, celui de se tromper, celui de l’insatisfaction et de jeter une partie à la poubelle et celui du recommencement. Est-ce que les créateurs devraient céder à la surenchère de la création au détriment de la diffusion pour pourvoir vivre de leur travail ? Est-ce que nous les programmateurs nous devons continuer à gaver les spectateurs de manière consciente ou inconsciente en battant le record du nombre de spectacles proposés par évènement ?  Est que pour nos évaluateurs le critère de la grandeur des chiffres sera toujours celui le plus important au détriment de la pertinence, de la richesse, des démarches artistiques. Donnons-nous le choix de nous réinventer. Nous devons avoir le courage de faire sauter nos fausses sécurités, que sont nos habitudes.  

Propos recueillis par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Crédit photos © Christophe Péan et © Benny de Grove

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