Le troublant conte d’anticipation de Pommerat

Aux Amandiers, la toute nouvelle création de Joël Pommerat interroge le monde demain.Questionnant le genre, le poids du patriarcat, nos rapports aux autres, il signe avec Contes et légendes, une fable noire et percutante sur fond de construction d’identité. Du théâtre tragi-comique efficace !


C’est dans un contexte bien singulier que se joue la dernière représentation de Contes et Légendes de Pommerat aux Amandiers. Le ton est donné sur le fronton du théâtre. Le lieu est en danger. Le personnel du théâtre des Amandiers est inquiet et souhaite alerter les spectateurs sur son avenir, au-delà du contexte tendu de la réforme des retraites. En effet, dans les mois à venir, de gros travaux de réhabilitation vont être lancés entraînant la fermeture de l’institution au moins jusqu’en 2022. Quid des prochaines saisons, d’autant que Philippe Quesne a annoncé dans la foulée son départ de la direction ? Quid de la délocalisation des bureaux et du personnel durant cette période de transition ? Face à ces questions, aucune réponse n’a pour l’instant permis de rassurer les salariés quant aux missions du CDN et à leurs emplois.  Le message délivré, applaudi comme il se doit, place au spectacle. 

A humain, robot et demi

Sur un plateau nu, des ados se font face. D’un côté, un gringalet qui fait la loi dans son quartier. Il a tout de la petite frappe, du petit roquet qui pour se faire respecter braille plus fort que les autres, injurie à tout-va. Il doit montrer qu’il est un homme, un vrai petit mâle. Son second, plutôt peureux reste un retrait. De l’autre, une jeune fille, un peu perdue, qui ne compte pas se laisser faire. Les injures pleuvent, toutes plus sexistes, plus crues, plus violentes les unes que les autres. Mais au fait, est-ce vraiment une humaine ? Ne serait-elle pas un de ses robots qui ont envahi depuis peu le quotidien ? 

Fable contemporaine

Une scène suffit à donner le ton, a placé l’enjeu. S’emparant du vocabulaire des jeunes avec une justesse incroyable, Joël Pommerat plonge le public au cœur du propos tout en dénonçant les dérives de nos sociétés occidentales. Dans un monde légèrement futuriste, où les humanoïdes servent de compagnons de jeu aux enfants, d’aide pour les devoirs, de bonnes à tout faire, de parents presque quand ceux-ci sont absents, il questionne le genre, la virilité, le féminisme. Avec lucidité, il fait le portrait d’une société à la dérive, en perte de repère. 

En manque d’humanité

Comment s’affirmer dans un monde de plus en plus aseptisé ? Faute d’égalité, quels sont les attributs de l’homme, de la femme ? En anthropologue quelque peu pessimiste, Joël Pommerat met en exergue l’apathie croissante de l’être humain, son formatage, sa nécessité de s’inscrire dans la norme. Il se sert des robots, non pour dénoncer la technologie, son évolution, mais pour mettre en abîme l’altération du sens critique. Ainsi, des cours de masculinité sont mis en place pour les jeunes garçons. Il ne faudra pas qu’ils deviennent « suceurs de bites », « PD ». Quant à la femme, sa place est en cuisine. Seule, elle a les prédispositions nécessaires pour s’occuper d’un foyer. Le trait pourrait paraître un peu gros, mais porté par une mise en scène ciselée, il devient terriblement efficace. 

Bande de filles

Avec beaucoup de dérision et une pointe de cynisme, Joël Pommerat signe un spectacle, qui sous une apparente simplicité, s’avère puissant, percutant. Il s’appuie sur une troupe de jeunes comédiennes pour donner chair et muscles à ses personnages. Tour à tour, ados boutonneux, petits mâles en devenir, jeunes filles en fleur, robots, elles se glissent avec aisance dans chacun des rôles, leur donnent corps. Tout a le parfum du réel, le ressenti du crédible. C’est férocement drôle, profondément troublant. 

Petite forme, grande claque

Après sa revisite de Cendrillon, sa relecture fascinante de la Révolution française, le metteur en scène roannais continue à surprendre, à explorer d’autres territoires, d’autres chemins. Parfois cruel, mais toujours en réflexion sur le monde qui l’entoure, il fait du très grand théâtre. Entremêlant fiction et réalité, vrai et faux, il frappe juste avec son Contes et Légendes, secoue nos certitudes et réveille nos consciences endormies. Un dernier mot, encore. Merci l’artiste pour cette maitrise scénique, cet uppercut salvateur !

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Contes et légendes de Joël Pommerat
Création le 5 novembre 2019 à La Coursive – Scène nationale de la Rochelle
Théâtre Nanterre -Amandiers
7 Avenue Pablo Picasso
92000 Nanterre
Jusqu’au 16 février 2020
Durée 1h50 

Tournée
Du 03 au 07 mars 2020 au Théâtre Olympia, Tours
Du 13 au 20 mars 20 au ThéâtredelaCité, Toulouse
Les 26 et 27 mars 2020 à l’Espace Jean Legendre, Compiègne
Du 08 au 10 avril 2020 à La Comédie de Clermont,
Clermont-Ferrand
Les 28 et 29 avril 2020 au Phénix, Valenciennes
Les 05 et 06 mai 2020 à L’Estive, Foix
Du 13 au 17 mai 2020 à La Criée, Marseille
Du 27 au 29 avril 2020 à la Scène nationale de Châteauvallon
Du 09/06/20 au 13/06/20 à la MC2 de Grenoble

Mise en scène de Joël Pommerat assisté de Roxane Isnard
Avec Prescillia Amany Kouamé, Jean-Edouard Bodziak, Elsa Bouchain, Lena Dia, Angélique Flaugère, Lucie Grunstein, Lucie Guien, Marion Levesque, Angeline Pelandakis & Mélanie Prezelin
Scénographie et lumières d’Eric Soyer
Recherches / création costumes d’Isabelle Deffin
Création perruques et maquillage de Julie Poulain
Son de François Leymarie et Philippe Perrin
Création musicale d’Antonin Leymarie
Dramaturgie de Marion Boudier
Renfort à la dramaturgie Elodie Muselle

Crédit photos © Elisabeth Carrechio

Print Friendly, PDF & Email

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.

*

Dernièrement

Aller à Haut