Les non-dits de Tom à la Ferme

Tom à la ferme de de Michel Marc Bouchard - mise en scène d'Olivier Sanquer © Philippe Escalier

Après avoir adapté Les Feluettes de Michel Marc Bouchard, Olivier Sanquer s’empare de la pièce la plus célèbre de l’auteur québécois, Tom à la Ferme. Après l’avoir jouée deux étés de suite dans le Off d’Avignon, il s’installe avec son équipe tout janvier au Théâtre des déchargeurs. 

Du film de Xavier Dolan qui a popularisé le texte de Michel Marc Bouchard en 2013, on se rappelle encore le travelling d’ouverture : la voiture de Tom pistée par de longs plans aériens à l’hélicoptère à mesure qu’elle s’enfonce dans les profondeurs de la campagne québécoise. Dans le film, la séquence annonce l’avancée progressive du jeune urbain dans un territoire inconnu et hostile. L’intimiste salle Vicky Messica des Déchargeurs, elle, se prête bien au huis-clos qui suit l’arrivée du jeune homme à la ferme. Lui, publicitaire junior, beau et urbain, vient passer quelques jours dans la famille de son défunt compagnon à l’occasion des funérailles de celui-ci. Eux, la mère et le fils, sont des agriculteurs enclavés dans un arrière-pays déserté, vivant au rythme des besoins de leurs vaches. Guillaume, le mort, plane sur ces retrouvailles à l’image de ce crucifix cloué au mur tout au long de la pièce.

Tom à la ferme de de Michel Marc Bouchard - mise en scène d'Olivier Sanquer © Philippe Escalier
Un décor épuré pour une barbarie à fleur de peau

Avec peu de choses — des palettes de bois, quatre chaises — Olivier Sanquer donne forme à cette maison étouffante et déploie, à l’intérieur, le tragique bal des masques qui entoure l’homosexualité tue du fils. Il faut un certain doigté pour s’emparer de ce portrait monstrueux de la paysannerie, avec ce personnage du frère violent et bestial dont les pulsions refoulées rejaillissent dans des accès de violence à l’encontre des amoureux successifs de feu Guillaume. Axel Arnault (remplacé certains soirs par le metteur en scène lui-même) l’incarne comme un loup-garou à minuit. Face à ce corps tendu et sec, Vinicius Timmerman (jouant en alternance Axel Arnault et Elie Boissière) campe un Tom juste, un peu trop lisse. Marie Burkhardt est touchante dans son rôle de mère aveuglée, et Amandine Favier (qui partage le rôle avec Angélique Kern Ros et Gwendoline Destremau) parvient, dans une outrance presque caricaturale, à imposer avec humour le personnage de Sara, la collègue venue jouer l’ex du disparu.

Entre violence et fragilité

La pièce remue Tom dans les eaux troubles et violentes de la relation sadomasochiste larvée qui le lie à son beau-frère au gré d’une enfilade de visions mauvaises, presque hallucinées. L’épure qui régit l’approche du plateau participe à cette approche suggestive, qui épouse les contours flous d’une réunion de famille minée par l’écart entre ce qui est pensé et ce qui est dit. Mais cette mise en scène gagne dans cette forme hachée ce qu’elle perd de patience, et surtout de nuance dans la peinture de ces figures torturées. On ne doute pas que les premières représentations de cette reprise post-avignonnaise devraient permettre à la troupe d’atteindre la souplesse qu’il faut pour mieux faire cohabiter sous le même toit, comme le veut le texte de Bouchard, la violence et la fragilité.

Samuel Gleyze-Esteban

Tom à la ferme de Michel Marc Bouchard, édité aux Editions Théâtrales
Théâtre Les Déchargeurs 
1, rue des Déchargeurs
75001 Paris
Jusqu’au 28 janvier 2023
du Mercredi au Samedi à 19 h
Durée 1h15

Mise en scène, lumières d’Olivier Sanquer
Collaboration artistique – Geoffroy Mathieu
Avec en altrenance Marie Burkhardt, Vinicius Timmerman, Renato Ribeiro, Axel Arnault, Elie Boissière, Gwendoline Destremau, Amandine Favier, Angélique Kern Ros

Crédit photos © Tophe the shooter et © Philippe Escalier

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