Isabelle Andréani sublime la leçon de vie de Madame Ming

Madame Ming © Frédérique Toulet

L’adaptation et la mise en scène de Xavier Lemaire du roman d’Éric-Emmanuel Schmitt a connu un beau succès cet été, au théâtre Actuel lors du Festival Off d’Avignon. Le spectacle s’installe au théâtre Rive Gauche, rien de tel pour combattre les frimas de l’hiver et se réchauffer autour de ce conte théâtral.

Eric-Emmanuel Schmitt est un auteur prolixe à succès qui aime autant la littérature que le théâtre. Il a signé de nombreuses pièces, dont La nuit de Valognes, Le visiteur, Petits crimes conjugaux… Ses romans ont souvent trouvé un écho scénique, comme Milarepa, M. Ibrahim et les fleurs du coran par Bruno-Abraham Kremer, Ma vie avec Mozart, La nuit des oliviers, L’Évangile selon Pilate, Oscar et la dame rose (avec Danièle Darrieux), spectacles mis en scène par Christophe Lidon, pour citer ceux qui m’ont le plus marqué. Les dix enfants que Madame Ming n’a jamais eus, par sa forme narratrice, n’allait pas échapper, à ce que l’on peut appeler une tradition, de passer du roman à la scène.

Quand la Chine s’éveillera
Madame Ming © Frédérique Toulet

Un homme d’affaires se retrouve régulièrement en Chine pour son travail. Il vient toujours dans le même grand hôtel, où il a sa chambre, mais surtout où il rencontre ses clients. Quand les négociations se font difficiles, il descend aux toilettes, histoire de retrouver ses esprits, sous le regard amusé de la dame pipi. Des liens se tissent entre eux. Elle va lui raconter sa vie de mère de famille nombreuse. L’Occidental, d’abord incrédule, pour cause de politique de l’enfant unique, va se laisser prendre à cette histoire incroyable. Qu’elle dise la vérité ou affabule, n’est plus un problème pour lui. À l’écoute des réflexions et souvenirs de cette femme hors-norme, le cartésien va apprendre à modifier sa vision de sa vie.

Un choix judicieux

Xavier Lemaire ne s’y est pas trompé en s’intéressant à ce texte, où la pensée de Confucius sert de toile de fond. Car il est question d’humanité, d’amour de la vie et des autres. Son adaptation est fort joliment efficace. La poésie du conte opère, laissant notre imaginaire se promener, nos pensées s’envoler et nos sentiments nous envahir. Après les grandes fresques de ses derniers spectacles, Les Coquelicots des tranchés (Molière 2015 du meilleur spectacle public) et Là-bas de l’autre côté de l’eau, le metteur en scène change de style tout en gardant sa pâte, l’amour des acteurs au service d’un texte.

Un livre d’image

La magnifique idée a été d’unir comédiens et marionnettes. Nous restons dans la magie d’un récit imagé. Le travail, création de marionnettes et manipulation, de Pascale Blaison est remarquable. Cette grande artiste, issue de la Compagne Philippe Genty, donne corps et âme à ces poupées représentants les enfants de Mme Ming. La métaphore avec les rêves de cette dernière est magnifique. La scénographie enferme, avec justesse, nos regards dans une boîte noire. Ce cadre de jeu, entre castelet et plateau nu, va permettre à l’histoire de naviguer dans ces différentes atmosphères, entre réalité et onirisme, Occident et Orient. Ajoutons à ce beau tableau, la musique, interprété en direct par la délicieuse violoniste Elsa Moatti.

Madame Ming © Frédérique Toulet
Du charme et de l’esprit

Pour l’homme d’affaires, intraitable, terre à terre, à l’esprit rationnel, Xavier Lemaire a fait un excellent choix. Il fallait une personne irradiante, sachant montrer ses fêlures et failles et, surtout cette âme d’enfant prête à resurgir. Benjamin Egner est formidable, jouant sur les ruptures, les brins d’humour et de tendresse qui parcourent les états d’âme de son personnage. Qu’il soit narrateur où partie prenante, son interprétation nous a transportés.

Une prodigieuse interprète

Dans notre imagerie d’Épinal, une Chinoise est une petite brindille filiforme. Il est difficile de lire en elle, tant les codes sociaux et culturels diffèrent des nôtres. Et là, reconnaissons-le, en offrant ce rôle à sa compagne et muse, Isabelle Andréani, Xavier Lemaire a déplacé le curseur, le faisant passer dans des zones qui bousculent nos idées toutes faites. Plantureuse, généreuse, débordant de vie et de gourmandise, la comédienne donne à cette femme qui s’est accrochée à ses rêves des accents bouleversant d’amour. Ce Cœur simple devient ainsi notre mère à tous, celle que nous avons eue ou rêvée d’avoir, celle que nous sommes ou espérée devenir. Et quoi de plus beau que de s’échapper par le songe quand la réalité nous asphyxie. Bravo Madame !

Marie-Céline Nivière

Madame Ming d’après le roman « Les dix enfants que Madame Ming n’a jamais eus » d’Éric-Emmanuel Schmitt (Éditions Albin Michel).
Théâtre Rive Gauche.
6 rue de la Gaîté
75014 Paris.
Du mardi au samedi à 19h, dimanche à 17h30.
Durée 1h25.

Adaptation et mise en scène Xavier Lemaire.
Avec Isabelle Andréani, Benjamin Egner, Pascale Blaison (et marionnettes), Elsa Moatti (violon).
Scénographie de Caroline Mexme.
Lumières de Didier Brun.
Costumes de Virginie H.
Création marionnettes de Pascale Blaison.
Création musicale d’Elsa Moatti
Assistant à la mise en scène Silvio Marteel.

Crédit photos © Frédérique Toulet

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