Au Lido, le Cabaret de Carsen cherche son rythme

Cabaret de Joe Masteroff, John Kander et Fred Ebb mise en scène de Robert Carsen - Le Lido © Julien Benhamou

Après à peine cinq mois de travaux de rénovation, l’ancienne salle mythique des Champs-Élysées rouvre ses portes et se réinvente, sous la férule de Jean-Luc Choplin, en temple de la comédie musicale. En misant sur la pièce mythique immortalisée à l’écran en 1972 par Bob Fosse et Liza Minelli, l’ancien du directeur du Châtelet, rêve de tutoyer Broadway.

Quand on arrive devant le 116 avenue des Champs-Élysées, rien n’a changé ou prou. Le public s’est, certes, quelque peu policé. Il ne vient plus s’encanailler, boire du champ’ en se rinçant l’œil comme avant en admirant la plastique parfaite des filles et des garçons Lido. Mais il a gardé au fond du regard, un brin de malice, qui sait tout n’est peut-être pas totalement perdu. Les plumes, les strass, les paillettes sont toujours là, mais l’esprit de la maison s’est quelque peu évaporé, assagi. La revue qui faisait la renommée des lieux a baissé définitivement le rideau en août dernier, laissant pas mal de monde sur le carreau. Mais en homme avisé, Jean-Luc Choplin a plusieurs atouts dans son sac. Faire le show, conserver ce qui faisait le glam du Lido, du sexy et un peu de provoc’, tout en y apportant une touche plus théâtrale, un musical comme à Broadway, à West End. En invitant le célèbre metteur en scène canadien Robert Carsen a revisité Cabaret d’après le texte original de Christopher Isherwood, l’affiche a de quoi émoustiller les sens, rameuter les foules. 

Bienvenue au Kit Kat Klub
Cabaret de Joe Masteroff, John Kander et Fred Ebb mise en scène de Robert Carsen - Le Lido © Julien Benhamou

Rideau perlé gris et jaune, musique jouée en live, dans la mythique salle du Lido, un autre cabaret se fait jour. Loin de la grisaille et de la pluie parisienne, le plus fameux des lieux interlopes et underground de Berlin invite clients, badauds et couples en quête de sensations à laisser morale et morosité aux vestiaires. Mcee, ses girls, ses boys, sont là pour chauffer l’ambiance, faire oublier la montée du populisme aux portes du pouvoir. Roulements de tambours, Robe à paillettes, maquillage  outrancier à la manière d’un double de Klaus Nomi pour le maître de cérémonie (détonnant Sam buttery), déshabillées pour les filles, slips ou boxers ajustés pour les garçons, la température est montée d’un cran. Welcome résonne et les souvenirs affluent. Chaque parole, chantée par Joel Grey dans le film de Bob Fosse ou par Fabian Richard dans la version de Sam Mendès, présenté en 2006 aux Folies Bergère, revient tel un boomerang. Les murs disparaissent, l’immersion est totale. Sally Bowles apparait ingénue, pétillante. Clifford, jeune écrivain américain, un brin naïf, tombe sous le charme. Dans les couloirs, les coulisses du cabaret, la vie est une fête, le genre une illusion. Pourtant dehors, la peste brune gagne du terrain. Les nazis sortent de l’ombre, prêts à mettre un terme à ce temps béni de l’insouciance. Comment ne pas voir derrière les chansons jazzy un écho à l’actualité ? Monter Cabaret, aujourd’hui, sonne comme une évidence. Pourtant, malgré l’engagement des artistes, la mise en scène léchée de Robert Carsen, cette version semble comme à l’étroit, manque de rythme et perd un peu dans son lustre queer dans une volonté d’en surjouer les contours flous. 

Réinventer le cabaret 
Cabaret de Joe Masteroff, John Kander et Fred Ebb mise en scène de Robert Carsen - Le Lido © Julien Benhamou

Les souvenirs sont tenaces. Ils collent à la peau. Véritable révélation en 2006 pour le néophyte que j’étais, la comédie musicale dans la version américaine signée par le duo Sam Mendès et Rob Marshall est éclair dans le ciel, une œuvre qui marquera à jamais mon goût pour l’art de Broadway Le musical peut non seulement être de la musique qui swingue mais aussi une forme artistique très politique. En racontant en filigrane la montée du nazisme, Joe Mastoroff touche en plein cœur. Combinant le sexy, l’insouciance, le charnel au tragique Cabaret reste pour moi, une œuvre rare, unique qui fait mouche à chaque fois. En entendant, les premières notes de Tomorow belongs to me, mes sangs se glacent, que seules les premières notes deCabaret – La voix grave de Lizzy Connelly fait d’ailleurs ici des miracles – finissent par apaiser. Mon histoire avec ce musicalest une passion de longue date, liée autant à ses interprètes, qu’à ce qu’il raconte du monde d’avant, de ses dérives et des risques d’en voir partout des réminiscences. 

Bien que l’on puisse regretter l’absence du fameux Mein Herr, Le Cabaret de Carsen ne fait certes pas des étincelles, mais jouit d’un sympathique casting et de tableaux très réussis. Si Sally et Cliff, un peu trop fades, passent à la trappe, le couple Fraulein Schneider (lumineuse Sally Ann Triplett) et Herr Schultz (épatant Gary Milner) vole magistralement la vedette et brûle les planches. La vie n’est certes pas un grand cabaret, mais se laisser porter par les musiques signées John Kander et les paroles de Fred Ebb, suffissent par en donner l’illusion ! 

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Cabaret de Joe Masteroff, John Kander et Fred Ebb
d’après la pièce de John Van Druten et les nouvelles de Christopher Isherwood
Le Lido 2 Paris 
116 avenue des Champs-Élysées
75008 Paris

Durée 2h50 environ avec Entracte 

Livre de Joe Masteroff
musique de John Kander
Paroles de Fred Ebb
mise en scène, co-scénographie, co-création lumières de Robert Carsen 
costumes et co-scénographie de Luis F. Carvalho
chorégraphie de Fabian Aloise
co-création lumières de Giuseppe di Iorio 
sound design d’Unisson Design 
direction musicale de Bob Broad 
video design de Will Duke 
casting de Will Burton pour Grindrod and Burton 
Avec Lizzy Connolly, Sam Buttery, Oliver Dench, Sally Ann Triplett, Gary Milner, Ciarán Owens, Charlie Martin Carl Au, Rhys Batten, Hannah Yun Chamberlain, Anya Ferdinand, Elizabeth Fullalove, Fraser Fraser, Luke Johnson, Dominic Lamb, Darnell Mathew-James, Natasha May-Thomas, Nic Myers, Rishard-Kyro Nelson, Oliver Ramsdale, Clancy Ryan, Charlie Shae-Waddell, Kraig Thornber, Poppy Tierney 

Crédit photos © Julien Benhamou

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