La balade de Clément Hervieu-Léger dans la campagne slave de Tourgueniev 

Un mois à la campagne d'Ivan Tourgueniev - Clément Hervieu-Léger © Juliette Parisot

Aux Célestins, avant de s’installer pour trois semaines en janvier à l’Athénée à Paris, le metteur en scène, co-fondateur de la compagnie des Petits champs, porte au plateau avec une infinie délicatesse, Un Mois à la campagne, la plus célèbre œuvre du dramaturge russe et esquisse avec une douce mélancolie les tourments de la passion amoureuse. 

Une estrade, quelques chaises, un fauteuil jaune quelque peu défraichi, et le tour est joué. Loin des berges de la Saône, de la place Bellecour, c’est toute la campagne russe qui danse devant nos yeux. Non celle d’aujourd’hui, bien sûr, mais celle encore calme, paisible, du début du siècle dernier, où les propriétaires terriens comptaient leur richesse en nombre de cerfs et non en argent sonnant, trébuchant. Ayant quitté la ville avec les beaux jours, le riche, un brin parvenu, Arkadi (Guillaume Rivoire bourru juste ce qu’il faut) et ses proches se retrouvent dans leur villégiature campagnarde. La vie coule douce, morne. La douairière (épatante Isabelle Gardien) joue aux cartes avec sa suivante (Mireille Roussel, discrète à souhait), tout en écoutant les savoureux ragots du caustique médecin (détonnant Daniel san Pedro). La très aristocratique et racée Natalia Petrovna (lumineuse Clémence Boué) s’ennuie gentiment et cherche dans la compagnie du meilleur ami de son mari, le très charmeur Rakitine (remarquable Stéphane Facco), un peu de distraction amoureuse. Rien de bien méchant, en somme, à ce petit jeu de séduction platonique qui met du piquant dans une existence morose. 

Un objet de désir au charme enfantin 
Un mois à la campagne d'Ivan Tourgueniev - Clément Hervieu-Léger © Juliette Parisot

Tout irait pour le mieux. Le mari n’y trouverait rien à redire, si un élément perturbateur ne venait tout bousculer, faire naître un violent émoi dans le cœur endormi de la ravissante épouse. Éphèbe blond, venu de Moscou, Belyaev (Louis Berthélémy, étincelant de pureté juvénile), précepteur de fortune de Kolia, l’enfant de la famille, tel un chien dans une jeu de quille, ravit avec son air candide un à un les cœurs des jeunes femmes de la maison, Verotchka (pétillante Juliette léger), la jeune pupille de la maison, tout d’abord, puis bien évidemment celui de la trop belle Natalia. La paix est rompue. Les passions se déchainent, la tempête des sentiments amoureux gronde. Les fondations de ce petit monde bourgeois vacillent, annonçant peu ou prou la fin d’une époque. 

Une mise en scène tout en délicatesse contenue

Comme à son habitude, élégante et sobre, Clément Hervieu-Léger s’empare de la fameuse pièce d’Ivan Tourgueniev pour mieux en révéler la sombre beauté. Cherchant l’épure, la justesse, il donne corps au texte avec une grâce infinie. Loin de vouloir révolutionner l’art dramatique, il s’attache à faire du ? théâtre, sans fioriture, sans artifice, sans effet de style superflu, à faire entendre, à travers la magnifique traduction de Michel Vinaver, les mots de l’auteur russe, traduit magnifiquement et ? dont l’œuvre préfigure celle de Tchékhov. Clairement, en ce soir de première, le pari est réussi. Tout est limpide, dans cette mise en scène sobre, tempérée, lumineuse. Tenant le jeu de ses acteurs au cordeau, il esquisse le portrait très féminin et féministe, d’une femme en proie aux tourments amoureux, mais qui corsetée dans les principes de sa classe, dompte douloureusement ses passions.

Une belle distribution
Un mois à la campagne d'Ivan Tourgueniev - Clément Hervieu-Léger © Juliette Parisot

En confiant à Clémence Boué, le rôle de Natalia, Clément Hervieu-Léger a vu juste. Fine silhouette aux faux airs d’Élisabeth Taylor dans les films inspirés de l’œuvre de Tennessee Williams, parfaitement dessinée par les élégants costumes de Caroline de Vivaise, elle irradie la scène avec une belle sensibilité, un juste ce qu’il faut de modernisme, de liberté effleurée. Autour d’elle, la troupe est au diapason. Ils sont tous admirables. Mais Louis Berthélèmy est la touchante révélation de ce spectacle. Interprétation candide, il brûle les planches et offre à cette tranquille balade campagnarde, une dimension poétique, humaine, un petit surplus d’âme des plus troublants ! 

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – Envoyé spécial à Lyon 

Un mois à la campagne d’Ivan Tourgueniev
Célestins – Théâtre de Lyon
4 Rue Charles Dullin
69002 Lyon
jusqu’au 19 novembre 2022
durée 2h15 environ

Tournée
du 10 janvier au 04 février 2023 à l’Athénée – Théâtre Louis Jouvet
le 7 février 2023 aux Théâtres en Dracénie, Scène conventionnée d’intérêt national Art et Création-Danse à Draguignan
les 9 et 10 février 2023 à la Scène Nationale d’Albi, 20h30
le 16 février 2023 à l’Espace Marcel Carne à St Michel sur Orge, 20h30
le 28 février 2023 au Théâtre de Chartres
les 3 et 4 mars 2023 au Grand Théâtre de Calais
les 8 et 9 mars 2023 au Théâtre de Caen
les 15 et 16 mars 2023 Maison de la Culture d’Amiens
le 21 mars au Forum de Flers
les 23 et 24 mars 2023 à La Coursive, Scène Nationale à La Rochelle
le 28 mars 2023 au Théâtre de l’Olivier à Istres
du 30 mars au 1er avril 2023 au Théâtre National de Nice
le 6 avril 2023 au Théâtre de l’Arsenal au Val-de-Reuil
le 25 avril à la Scène Nationale du Sud Aquitain à Bayonne

Mise en scène de Clément Hervieu-Léger assisté d’Aurélien Hamard-Padis
Adaptation de Michel Vinaver
Avec Louis Berthélémy, Clémence Boué, Jean-Noël Brouté, Isabelle Gardien, Juliette Léger, Guillaume Ravoire, Stéphane Facco, Daniel San Pedro, Mireille Roussel, et en alternance Lucas Ponton et Martin Verhoeven
Scénographie d’Aurélie Maestre
Costumes de Caroline de Vivaise
Lumière d’Alban Sauvé
Création sonore de Jean-Luc Ristord
Régie générale de Philippe Zielinski

Crédit photos © Juliette Parisot

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