/

Qu’enfin vienne le deuil des mères… 

DU TEMPS OU MA MERE RACONTAIT d'Ali Chahrour - © Christophe Raynaud de Lage

Au Festival d’Avignon, le chorégraphe libanais Ali Chahrour, dont c’est la troisième venue, présente Du temps où ma mère racontait – كما روتها أمي, deuxième opus de sa nouvelle trilogie Amour, initiée par Layl-Night en 2019 et conclue en 2021 par le très pénétrant The Love Behind My Eyes.

Une petite et discrète brise rafraîchit légèrement, en ce soir de première, l’atmosphère de la cour minérale de l’Université d’Avignon. Dans un silence imparfait — les brouhahas des conversions sont diffus tant la chaleur rend indolents les festivaliers —, telles des ailes de papillon, les éventails s’agitent en tous sens. L’image est singulière, bigarrée, le bruit à peine audible, juste syncopé. 

Une voix dans la nuit 
Du temps où ma mère racontait - كما روتها أمي d’ Ali Chahrour © Christophe Raynaud de Lage

Sur scène, assis devant des praticables placés en quinconce, Ali Chahrour et trois de ses artistes observent cet étrange ballet des spectateurs changeant de places à la dernière minute, des tissus virevoltants donnant la sensation éphémère d’avoir perdu quelques centièmes de degrés. D’un mouvement précis, la seule femme de ce quatuor se lève, se dirige vers le micro placé au-devant du plateau, l’empoigne et d’une voix lumineuse chante l’amour du prophète, demande sa miséricorde pour que finisse les peines, les guerres, les malheurs. Alors que derrière elle, s’inscrivent les traductions en français et en anglais, les deux musiciens, Ali Hout et Abed Kobeissy de Two or The Dragon, font vibrer les cordes d’une mandole, résonner quelques tambours, sous le regard lointain du danseur et chorégraphe. 

Dans l’intimité de la famille

Continuant son exploration des rites funéraires, des us et coutumes du deuil dans le monde chiite, Ali Chahrour invite le public à un bien étrange cérémonie, celle d’une veillée funèbre où le corps du mort serait absent, faute d’avoir été retrouvé. Avec délicatesse et une bienveillance inouïe, l’artiste s’empare, une nouvelle de fois, des tragédies qui émaillent les vies des femmes de sa famille, leur donne corps à travers une gestuelle codifiée conjuguant danse orientale traditionnelle et grammaire plus contemporaine, plus personnelle. 

L’espoir vain de sa tante
Du temps où ma mère racontait - كما روتها أمي d’ Ali Chahrour © Christophe Raynaud de Lage

Dans une lumière chaude teintée de drame, il évoque sa tante Fatmeh et son fils Hassan, l’amour maternel, l’affection filiale. Libanaise d’origine palestinienne, mariée à un Syrien, elle n’a pu donner sa nationalité à ses enfants. La guerre faisant des ravages en Asie de l’Ouest, les jeunes hommes servent de chair à canon. Son fils chéri a été appelé. Il n’a pas eu le choix. Son destin est scellé. Il ne reviendra jamais. La mort, il l’a rencontrée. Tous en sont persuadés, sauf sa mère, qui, jusqu’au bout de son cancer, continuera désespérément à le chercher. 

Une cousine dans le miroir

Pour faire écho à cette tragédie et poursuivre le deuil impossible de sa tante, Ali Chahrour passe par le prisme d’un autre récit, tout aussi noir, et convoque au plateau la cousine de son père, Leïla, et son enfant, Abbas. Lui aussi aurait dû partir. Il se rêvait combattant, martyr. Elle va faire ce que toute mère fait, l’en empêcher, le protéger. Ensemble, pour eux, pour nous, ils vont danser ensemble contre la fatalité. Entremêlant les deux histoires, les voix de ces deux femmes, des survivantes, des guerrières, des héroïnes, qui révèlent leur force vitale dans la douleur, le chorégraphe libanais esquisse en filigrane l’état meurtri de son pays, les fêlures, les blessures de ses habitants. 

Danse maintenant !
Du temps où ma mère racontait - كما روتها أمي d’ Ali Chahrour © Christophe Raynaud de Lage

Ayant créé en plein confinement, avec peu de moyens, Ali Chahrour va à l’essentiel. Il ne cherche pas à bluffer, à faire dans le sensationnel. Juste mettre dans la lumière, les mots, les peines, les souffrances tues, les espérances dérisoires. Chants et musiques mêlées en un son oriental tout juste teinté au temps présent, gestes chorégraphiques empruntés aux danses traditionnelles, illuminés par le regard du chorégraphe, qui une fois n’est pas coutume, investit le plateau, l’habite de sa présence irradiante, de sa gestuelle hypnotique. Une dernière ronde à genoux — sidérante —, et s’évanouit dans l’ombre. Alors que les voix d’outre-tombe de sa tante et de son jeune cousin — moment enregistré il y a de cela longtemps — s’élèvent, chantant l’un de plus vieilles berceuses du monde en araméen, Il laisse la place aux lamentations poignantes de sa cousine, face au corps immobile de son enfant. Le tableau est saisissant. L’intime n’est plus, le deuil est commun. Les larmes peuvent maintenant couler !

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – Envoyé spécial à Avignon

Du temps où ma mère racontait – كما روتها أمي d’ Ali Chahrour
Festival d’Avignon
Cour minérale – Avignon Université
74 rue Louis Pasteur
84000 Avignon
Jusqu’au 26 juillet 2022
Durée 1h10

Avec Abbas Al Mawla, Ali Chahrour, Leïla Chahrour, Ali Hout, Abed Kobeissy, Hala Omran
Chorégraphie et mise en scène d’Ali Chahrour assisté de Chadi Aoun
Musique de Two or The Dragon (Ali Hout, Abed Kobeissy) 
Scénographie d’Ali Chahrour, Guillaume Tesson 
Lumière de Guillaume Tesson 
Son de Woody Naufal 
Traduction en français – Labiba Chaiban

Crédit photos © Christophe Raynaud de Lage

Print Friendly, PDF & Email

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.