The love behind my eyes d'Ali Chahrour © DR

The love behind my eyes, les rapports impossibles d’Ali Chahrour

Du 9 au 14 novembre, le Théâtre Jean-Vilar de Vitry-sur-Seine, en partenariat avec l’association Arab Arts Focus et Orient Productions au Caire, a mis à l’honneur la création artistique dans le monde arabe. Produit d’une collaboration longue avec les artistes, opposant un contretemps à la frénésie des programmations saisonnières, ce focus a donné à voir la vitalité théâtrale, musicale et chorégraphique à l’œuvre du Maroc à la Palestine. À la Briqueterie – CDCN du Val-de-Marne, le chorégraphe et danseur libanais Ali Chahrour a ouvert le bal avec The love behind my eyes, évocation pénétrante d’amours contrariées par l’interdit.

Un rai de lumière vient percer l’obscurité, et une voix rompt le silence. La silhouette de Leïla Chahrour émerge de cette trouée éclairée. Elle entonne une plainte entêtée, Wa habibi, un chant liturgique en arabe dans lequel Marie pleure le supplice de Jésus. Sous cette égide s’illumine un tableau ambivalent : Chadi Aoun allongé sur un autel, Ali Chahrour dressé derrière lui. Les deux hommes sont à moitié nus, la caresse froide du second traverse le visage du premier. On ne sait s’il s’agit là d’une image d’amour ou de mort.

Terrain de luttes

The love behind my eyes d'Ali Chahrour © Kassim Dabaji

Dernier volet d’une trilogie inaugurée par Layl-night en 2019, The love behind my eyes fait de l’amour un terrain de résistances et de luttes. L’idée ne s’étale pas en une métaphore sommaire : elle se construit au gré d’une structure qui semble s’inventer sous nos yeux, dans l’ambivalence des gestes et les renversements successifs des rapports de pouvoir. Les corps oscillent fébrilement entre sensualité, détresse et châtiment. Un instant, Ali Chahrour faillit dans les bras protecteurs de Chadi Aoun ; ailleurs, il exécute une danse du ventre cruelle, les pieds plantés dans le buste échoué de son amant. Cette chorégraphie lente et progressive s’engrave loin des rythmiques actuelles, dans la durée sédimentaire de peines sans âge, alors que la composition flottante d’Abed Kobeissy disperse quelques notes d’instruments traditionnels au milieu du silence et du vent.

Il n’y a pas de rapport sexuel

The love behind my eyes d'Ali Chahrour © Kassim Dabaji

À l’heure où la volonté de mêler l’intime et le politique devient un lieu commun, les configurations inventées par le chorégraphe libanais disent l’exclusion mutuelle de ces deux territoires. Sur le plateau, Leila Chahrour endosse le rôle protecteur d’une mère en même temps qu’elle se fait le relais d’un regard collectif posé sur un échange intime. Lorsqu’elle s’écarte pour laisser seuls les deux amants, ceux-ci restent mus par des forces extérieures, de chutes en rotations mécaniques, empêchés dans l’expression souveraine des sentiments amoureux. « Il n’y a pas de rapport sexuel » : on ne peut s’empêcher de repenser à la formule fondamentale de Lacan. Pour les amants de Chahrour, l’impossibilité est à la fois politique et ontologique. Lorsque, affranchis du regard social, les deux hommes parviennent à exprimer un mouvement issu d’eux-mêmes, celui-ci prend la forme d’un entrelacement à la symétrie parfaite. Les corps cèdent à la tentation de se faire parfaits semblables, image d’une harmonie trouvée dans un échange impossible, point d’orgue déroutant de l’œuvre.

Des amours interdites

The love behind my eyes d'Ali Chahrour © Kassim Dabaji

Si le spectacle s’enveloppe d’ésotérisme, l’indétermination de ses signes fait à la fois son goût et sa richesse. Ali Chahrour joue de la tension entre l’inscription des gestes et des sons dans un terrain situé (le récit, déroulé dans le livret, d’une passion mortelle entre un juriste de Bagdad et un jeune homme iranien) et une composition ouverte aux quatre vents. Il exprime ainsi avec une finesse exigeante les intrications complexes d’une homosexualité prohibée et la cruauté larvée d’amours interdites.

Samuel Gleyze-Esteban

The love behind my eyes d’Ali Chahrour
[Hors les murs] à la Briqueterie, CDCN du Val-de-Marne.
Théâtre Jean-Vilar

1 Place Jean Vilar
94400 Vitry-sur-Seine

première française le 9 novembre 2021

Direction et chorégraphie : Ali Chahrour
Interprétation : Leila Chahrour, Chadi Aoun, Ali Chahrour
Musique : Abed Kobeissy
Création lumière et scénographie : Guillaume Tesson

Crédit photos © Ali Chahrour et © Kassim Dabaji

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