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One Song : Warlop forever

One Song, Miet Warlop © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

Avec One Song – Histoire(s) du théâtre IV, la metteuse en scène flamande Miet Warlop offre au Festival d’Avignon une performance vibrante portée par les comédiens de la NTGent. Une belle secousse formelle, un geste lumineux, réjouissant et unique.

Ayant découvert After All Springville en mai dernier à Dijon, l’entrée dans la cour du lycée Saint-Joseph pour découvrir One Song nous frappe d’une certitude : Warlop a ce ton, cette esthétique particulière qui rendent son plateau d’emblée reconnaissable. L’artiste-plasticienne est une coloriste pop, et l’appareillage corps-objet est sa marque de fabrique, ainsi de ce décor de gymnase mêlé à une école de musique, avec leurs objets (du tremplin au violoncelle) disposés scrupuleusement pour leur usage à venir. On est saisi d’emblée par la qualité à la fois diffuse et très claire qui caractérise le rapport qu’elle instaure entre le public et la scène. Une lumière blanche inonde plein phares le plateau comme les gradins, dans une sorte d’égalité en miroir, et un silence joueur nous attrape, ici parasité par les marmonnements indéchiffrables de Karin Tanghe au mégaphone sur la tribune qui nous fait face, au fond du plateau.

One Song, Miet Warlop © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon
Indépendance

Déjà quelque chose d’euphorique dans ce dépouillement électrique, annonciateur donc de la déferlante à venir, mais One Song ne se résume pas à une agitation. Au plateau, ils sont douze : cinq athlètes en maillots trop chauds pour cette mi-juillet avignonnaise, cinq supporters agités dans les gradins en tenue de hooligans, avec des longues écharpes sur lequel s’affichent en lettres blanches de grands « NOW » ; un grand cheerleader qui tourne autour du plateau et, donc, cette commentatrice dont les borborygmes s’éclaircissent pour un tour de présentation très drôle au début du spectacle. Au-dessus d’eux flotte un drapeau rouge, bleu, noir et gris, drapeau d’aucune nation sinon peut-être le petit pays théâtral dont Miet Warlop proclame ici la fière indépendance.

One Song est le quatrième volet des Histoire(s) du théâtre, série commissionnée par la NTGent dont le concept sibyllin épouse bien la tectonique des signes warlopienne. La metteuse en scène confie donc l’exécution de sa partition aux comédiens de la troupe gantoise. Le tic-tac ultra amplifié d’un métronome placé à l’avant de la scène donne le coup d’envoi et le tempo de la performance, branle-bas de combat à grand volume d’un concert monopiste donné au prix d’un effort olympique.

One Song, Miet Warlop © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon
Plaisir plastique

Pendant que les supporters soutiennent et que Milan Schudel anime le pourtour de l’action en cheerleader, Elisabeth Klinck joue du violon en équilibre sur une poutre et Melvin Slabbinck bondit d’un caisson à l’autre pour taper sur une batterie éparpillée. William Lenaerts saute sur un tremplin pour pianoter un synthé en l’air et Simon Beeckaert joue de la contrebasse pendant une longue série d’abdos. « Knock Knock/Who’s there ?/It’s your grief from the past », déclame Wietse Tanghe sur le mode de l’hymne punk, tout en courant sur un tapis roulant (la pièce met à jour la performance Sportband de 2005, dans laquelle Warlop rendait hommage à son défunt frère, Jasper). La chanson fait des boucles, s’alanguit ou s’accélère au tempo du métronome sans cesse stoppé et relancé. La sueur accuse l’étirement, jusqu’à ce que les sportifs, tout à tour, déclarent forfait.

Il y a quelque chose de totalisant dans l’art de Miet Warlop, dans sa façon de faire de chaque chose sa matière. Soit ici le son (à la fois la musicalité et le volume), le temps, l’énergie de ses performeurs, les mots (gravés sur des panneaux friables et disséminés par Milan Schudel), et dans une moindre mesure les couleurs — en fait, des mouvances de blanc sur la palette fixée par le drapeau. Et One Song consacre cette grande formaliste, car ce travail y atteint une sophistication telle qu’elle ne se surexpose pas (on pourrait n’y voir que du bruit ou de l’épuisement), parce qu’elle se loge dans les détails d’une articulation à la fois millimétrée et spontanée, dans l’agencement de la force pure et d’une émotion autrement plus grande. Celle-ci passe par la beauté sans manières qui émane de ces jeunes performeurs à l’effort, par le mouvement collectif qui prend forme sous nos yeux, par la joie de voir la passion plastique de l’artiste épouser ainsi les vibrations humaines. Également par la façon qu’elle a d’accueillir une esthétique contemporaine, qui in fine ne cherche pas à ressembler à autre chose qu’elle-même, programme en cela digne de ces Histoire(s) godardiennes. Warlop et sa jeunesse exaltée se placent en haut du panier avignonnais, singulièrement.

Samuel Gleyze-Esteban – Envoyé spécial à Avignon

One Song – Histoire(s) du théâtre IV de Miet Warlop
Festival d’Avignon
Cour du lycée Saint-Joseph
64 rue des Lices
84000 Avignon

Jusqu’au 14 juillet 2022 à 22h
Durée 1h

Tournée
Du 20 au 21 septembre 2022 à Marseille – Actoral
Du 28 au 29 septembre 2022 à Douai – TANDEM Scène nationale Arras-Douai
Du 1 au 7 octobre 2022 à Gand – NTGent
Du 25 au 28 octobre 2022 à Berlin – Hebbel am Ufer Theater
Le 10 novembre 2022 à Rotterdam – Rotterdamse Schouwburg
Le 18 novembre 2022 à Deinze – CC Leietheater
Le 26 novembre 2022 à Strombeek – Cultuurcentrum Strombeek Grimbergen
Du 1 au 2 février 2023 à Valence – La Comédie de Valence
Du 6 au 7 mars 2023 à Amsterdam – Internationaal Theater Amsterdam
Le 22 mars 2023 à Turnhout – Cultuurhuis De Warande
Du 24 au 25 mars 2023 à Anvers – deSingel
Du 28 au 31 mars 2023 Dijon – Théâtre Dijon Bourgogne
Du 6 au 7 avril 2023 Barcelone – Teatre Lliure

Conception, mise en scène et scénographie Miet Warlop
Musique Maarten Van Cauwenberghe
Texte Miet Warlop avec le conseil artistique de Jeroen Olyslaegers
Dramaturgie Giacomo Bisordi
Assistante à la dramaturgie Kaatje De Geest
Lumière Dennis Diels
Son Bart Van Hoydonck
Costumes Carol Piron

Avec Simon Beeckaert, Kris Auman, Elisabeth Klinck, Willem Lenaerts, Milan Schudel, Melvin Slabbinck, Joppe Tanghe, Karin Tanghe, Wietse Tanghe
Avec la participation de Imran Alam, Stanislas Bruynseels, Judith Engelen, Flora Van Canneyt

Crédit photos © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

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