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Le Moine noir, un vent aliénant souffle sur la cour

Au Palais des papes, Kirill Serebrennikov ouvre la 76e édition du Festival d’Avignon en adaptant une nouvelle méconnue d’Anton Tchekhov, Le moine noir. Toujours aussi esthétisante, son œuvre puissante habite parfaitement les lieux, résonne avec le chaos d’une Russie en proie avec ses démons, mais se perd au long cours dans une itération sans fin.

Sur le parvis du Palais des papes, chaque année, c’est le même scénario, la même histoire. Une foule dense, compacte, se masse, heureuse d’entendre claironner, encore et toujours, les fameuses trompettes de Maurice Jarre, de pénétrer dans le saint des saints et de s’émerveiller de cette salle unique au monde, la cour d’honneur du Palais des papes. Les gradins, en ce soir de première, sont pleins à craquer. Il faut dire que l’affiche est particulièrement alléchante. Bien loin du conflit ukrainien et de ses conséquences, Olivier Py invite le dissident russe Kirill Serebrennikov à présenter sa dernière création, une adaptation très personnelle d’une nouvelle fantastique du maître russe. Programmée il y a deux ans, bien avant que la guerre éclate, l’œuvre percute l’actualité et prend bien évidement une dimension politique. Au moment des saluts, Le « Stop War » en lettres blanches sur fond rouge sang qui illumine l’immense façade ne fait qu’en confirmer la tournure.

La déprime des intellectuels
LE MOINE NOIR Texte kirill serebrennikov mise en scene, scenographie kirill serebrennikov, d’apres anton tchekhov , traduction macha zonina collaboration a la mise en scene et choregraphie ivan estegneev, evgeny kulagin avec filipp avdeev, odin biron, bernd grawert, mirco kreibich, viktoria miroschnichenko, gabriela maria schmeide, gurgen tsaturyan et les chanteurs genadijus bergorulko (baryton), pavel gogadze (tenor), friedo henken (baryton), sergey pisarev (tenor), vasiliy sokolov (baryton), alexander tremmel (tenor), dmitriy volkov (baryton) et les danseurs tillmann becker, arseniy gordeev, chris jäger, laran, ilia manylov, andreï petrushenkov, ivan sachkov, daniel vliek , musique jēkabs nīmanis direction musicale ekaterina antonenko, uschi krosch arrangements musicaux andrei poliakov dramaturgie joachim lux , lumiere sergey kuchar video alan mandelshtam , costumes tatiana dolmatovskaya assistanat a la mise en scene Anna shalashov © Christophe Raynaud de Lage

Un mistral de tous les diables s’engouffre dans la cour, faisant voler programmes, poussières et autres morceaux de plastiques. Sur la scène, trois serres dont les parois en plastique, gonflées au vent, claquent d’un bruit sourd à chaque rafale, symbolisent le domaine campagnard de Pessotski, un botaniste éclairé. Répondant à l’invitation de ce père spirituel qui fut son mentor, Andreï Kovrine, intellectuel surmené, débarque à l’improviste dans ce havre de paix. Sa présence désirée autant qu’indésirable va perturber le bel équilibre, en détruire peu à peu la belle harmonie. S’enfonçant, chaque jour un peu plus dans une dépression nourrie par d’étranges hallucinations, il entraîne toute la maisonnée dans sa folie, des habitants aux luxuriants arbres fruitiers. Hanté par le fantôme d’un moine noir, résurgence inquiétante de vielles légendes, il fait table rase de la réalité et brûle d’un feu aliénant tout ce qui l’entoure.

Les fantômes de l’âme slave
LE MOINE NOIR Texte kirill serebrennikov mise en scene, scenographie kirill serebrennikov, d’apres anton tchekhov , traduction macha zonina collaboration a la mise en scene et choregraphie ivan estegneev, evgeny kulagin avec filipp avdeev, odin biron, bernd grawert, mirco kreibich, viktoria miroschnichenko, gabriela maria schmeide, gurgen tsaturyan et les chanteurs genadijus bergorulko (baryton), pavel gogadze (tenor), friedo henken (baryton), sergey pisarev (tenor), vasiliy sokolov (baryton), alexander tremmel (tenor), dmitriy volkov (baryton) et les danseurs tillmann becker, arseniy gordeev, chris jäger, laran, ilia manylov, andreï petrushenkov, ivan sachkov, daniel vliek , musique jēkabs nīmanis direction musicale ekaterina antonenko, uschi krosch arrangements musicaux andrei poliakov dramaturgie joachim lux , lumiere sergey kuchar video alan mandelshtam , costumes tatiana dolmatovskaya assistanat a la mise en scene Anna shalashov © Christophe Raynaud de Lage

En s’emparant de cette courte nouvelle de Tchekhov — un peu moins de soixante pages —, Kirill Serebrennikov ne cherche pas à lui donner une vie littérale, mais bien à en déployer les zones d’ombres, à en accentuer les fêlures. Quelque peu en marge de ses autres textes, Le Moine noir évoque de vieilles croyances, chères aux paysans russes. De cette matière quasi folklorique, le dramaturge russe questionne la notion de bonheur, la confrontation entre les contingences du commun des mortels et les contemplations célestes des intellectuels. Se détachant du propos, le démultipliant, le contorsionnant jusqu’à l’aliénation, le réalisateur et metteur en scène réussit le pari d’habiter magistralement la cour, d’offrir aux festivaliers un peu de son pays, de son âme, de la folie des temps présents. Malheureusement, à force de décomposer et recomposer les malheurs d’Andreï Kovrine, de l’enfoncer dans ses sombres et folles pensées, il nous laisse sur le côté. Bien que captivés par la beauté des tableaux, l’intensité des jeux et la puissance des chants lituaniens, troublés par d’étonnantes fulgurances, notre attention se relâche, se perd. L’ensemble ne trouve pas encore sa cohésion, la délicate et ténébreuse poésie qu’il semble viser, n’est pas encore suffisant pour nous embarquer. Le voyage était trop attendu, il laisse sur notre faim. Pour cette troisième rencontre avec le public avignonais, Kirill Serebrennikov séduit mais manque de souffle dans ce Moine noir, même si le vent de la Cour d’honneur en a sublimé certains instants.

Olivier Frégaville Gratian-d’Amore – envoyé spécial à Avignon

Le moine noir de Kirill Serebrennikov d’après Anton Tchekhov
Festival d’Avignon
Cour d’Honneur du Palais des Papes
Place du Palais 
84000 Avignon
Jusqu’au 15 juillet 2022 
Durée 2h40

Tournée
Du 16 au 19 mars 2023 au  Théâtre de la Ville – Paris

Mise en scène, scénographie de Kirill Serebrennikov assisté d’Anna Shalashova
Traduction de Macha Zonina
Collaboration à la mise en scène et chorégraphie Ivan Estegneev, Evgeny Kulagin / Musique Jēkabs Nīmanis
Direction musicale d’Ekaterina Antonenko, Uschi Krosch Arrangements musicaux Andrei Poliakov
Dramaturgie de Joachim Lux
Lumière Sergey Kuchar
Avec Filipp Avdeev, Odin Biron, Bernd Grawert, Mirco Kreibich, Viktoria Miroschnichenko, Gabriela Maria Schmeide, Gurgen Tsaturyan
Et les chanteurs Genadijus Bergorulko (baryton), Pavel Gogadze (ténor), Friedo Henken (baryton), Sergey Pisarev (ténor), Vasiliy Sokolov (baryton), Alexander Tremmel (ténor), Dmitriy Volkov (baryton) 
Et les danseurs Tillmann Becker, Arseniy Gordeev, Chris Jäger, Laran, Ilia Manylov, Andreï Petrushenkov, Ivan Sachkov, Daniel Vliek
Vidéo d’Alan Mandelshtam
Costumes de Tatiana Dolmatovskaya 

Crédit photos © Christophe Raynaud de Lage

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