Julie Deliquet, la Comédie-Française, Molière et les enfants

Jean-Baptiste, Madeleine, Armande et les autres... Moliere - Deliquet - Comedie-Francaise © Brigitte Enguérand

Dans Jean-Baptiste, Madeleine, Armande et les autres…, dernier spectacle de la saison Molière, Julie Deliquet fait du dramaturge et ses comédiens une troupe presque comme les autres. La pièce s’amuse des temporalités, s’intéresse aux pragmatismes, et offre une incarnation sensible de ces monuments du théâtre.

Un potager en pierre surmonté d’ustensiles de cuisine, des chandeliers suspendus au plafond, une table et un bureau en bois brut. Les murs sont peints, et une coursive dessert à l’étage ce que l’on devine être des chambres. Le décor, signé Éric Ruf, ne laisse pas une place au vide, reconstituant dans les moindres détails l’intérieur imaginé de l’auberge théâtrale dans laquelle réside la troupe de Molière.

Julie Deliquet clôt le quadricentenaire avec sa troisième incursion au Français. À l’instar de Louise Vignaud, elle fait le choix de mettre au plateau Molière lui-même, dans une composition à partir de La Critique de l’École des femmes et L’Impromptu de Versailles, deux pièces courtes et réflexives. Molière s’y met en scène concevant sa propre pièce, une vision rare à laquelle donne corps la directrice du TGP.

Jean-Baptiste, Madeleine, Armande et les autres... Moliere - Deliquet - Comedie-Francaise © Brigitte Enguérand
Théâtre sur théâtre

À l’image du décor, tout le spectacle est à la recherche d’une matière pleine, d’une incarnation dans laquelle se donnerait à ressentir l’épaisseur de la vie, sans se contraindre pour autant à une reconstitution rigide. Jean-Baptiste, Madeleine, Armande et les autres… nous plonge dans le quotidien de la troupe au moment crucial qui suit le succès de L’École des femmes. Madeleine, qui tient les comptes, l’annonce : les bénéfices sont inédits, et leur garantissent une certaine liberté, appuyée par le soutien du Roi lui-même.

En même temps, les comédiens doivent faire face aux critiques acerbes et aux tentatives de discrédit qui noircissent les colonnes des journaux et bruissent dans la Cour. Molière compose à partir des mots de celle-ci une pièce-commentaire. La Critique de L’École des femmes, créée en 1663, étrille les inepties de ses détracteurs et s’offre en même temps comme un traité d’esthétique dans lequel le dramaturge défend une conception propre de la comédie, émancipée des hiérarchies établies.

Molière matériel

En prenant Molière par le concret, Jean-Baptiste, Madeleine, Armande et les autres… pose la question sans âge des moyens de la création, et raconte le jaillissement du génie de Molière à l’intérieur et grâce au collectif, à la faveur également d’une forme de sécurité financière et du soutien du Roi. De quoi rappeler, par la transposition, que la naissance de grandes œuvres se décide aussi politiquement.

Jean-Baptiste, Madeleine, Armande et les autres... Moliere - Deliquet - Comedie-Francaise © Brigitte Enguérand

Cet intérieur éclairé à la bougie, où le théâtre et la vie se mêlent, où l’on joue dans la cuisine et où l’on mange sur le plateau, est aussi un terrain de micropolitique au sein duquel s’inventent des modes d’organisation collective. Lorsque la troupe doit statuer sur la paye de l’un de ses membres, ou sur la diffusion d’une création, il faut que la majorité l’emporte au vote à main levée. Les débats fusent par ailleurs, comme lorsque Mlle De Brie (Pauline Clément, vibrante) avoue son malaise vis-à-vis de la peinture des femmes dans L’École, faisant rejouer la scène du ruban sur-le-champ, ou lorsque la Marquise Du Parc (Elsa Lepoivre) oppose à Molière sa hiérarchie entre la comédie et la tragédie. Les interrogations qui traversent la troupe, exposées dans les deux pièces de 1663, se répliquent sans peine au présent.

Une autre esthétique

La question de l’incarnation occupe le centre de la pièce, sous-tendue par le désir de rendre préhensibles une pensée et un mode d’organisation artistiques. Cette recherche semble parfois emprunter des chemins cinématographiques, pas seulement par son titre mais avant tout dans son travail de la durée, lorgnant presque du côté d’un Cassavetes. Deliquet impose une esthétique autre, celle du non-événement et du temps qui passe, s’accomplissant dans l’étirement de scènes du quotidien.

La Grange (Sébastien Pouderoux) chante une comptine à la fille de Du Croisy, la guitare à la main ; la troupe accueille un soir un Brécourt (Hervé Pierre) ivre et se lance dans un jeu d’imitations, défilant tour à tour en bout de table, juste pour le plaisir. À l’inverse, après l’entracte, tout s’emballe lorsque Molière fait irruption depuis l’orchestre pour annoncer à sa troupe la commande royale d’une courte pièce pour l’après-midi même. Cette deuxième partie, version remaniée de L’Impromptu de Versailles, étaye le traité de temporalité qui est au cœur de la pièce, scandée qu’elle est par le son des cloches qui annoncent l’heure de la représentation, dans un faux temps réel saisissant.

Adultes et enfants

Les comédiens du Français (restent à citer Florence Viala, Serge Bagdassarian, Adeline d’Hermy) cohabitent avec grâce dans l’entre-deux-eaux lumineux où se rejoignent leurs propres êtres et leurs alter egos quadricentenaires. On regrette peut-être que la distance anachronique imposée par le personnage de La Grange prenne un peu trop de place. Clément Bresson compose en revanche un Molière charismatique, entre une observation bouillonnante et des saillies fougueuses de créateur impulsif. Il dessine merveilleusement ce besoin vital de se moquer de la cour, la dimension proprement obsessionnelle de la satire moliéresque.

À la fin du spectacle, alors que les adultes sont partis jouer, les deux enfants oubliés dans la maison s’approchent et récitent quelques lignes de L’École des femmes. Les lumières se rallument, cette fin est un émerveillement. Amoureuse du théâtre et de sa fabrication, Julie Deliquet adresse sa déclaration aussi bien au passé qu’au présent, et se tourne vers l’avenir avec la même sensibilité.

Samuel Gleyze-Esteban

Jean-Baptiste, Madeleine, Armande et les autres… de Julie Deliquet, d’après Molière
Comédie-Française – Richelieu
1 place Colette
75001 Paris

Jusqu’au 25 juillet 2022
Durée 2h20 avec entracte

Adaptation : Julie Deliquet, Julie André et Agathe Peyrard
Mise en scène : Julie Deliquet
Dramaturgie : Agathe Peyrard
Scénographie : Éric Ruf et Julie Deliquet
Costumes : Julie Scobeltzine
Lumière : Vyara Stefanova
Son : Vanessa Court
Collaboration artistique : Julie André
Assistanat à la scénographie : Zoé Pautet
Assistanat aux costumes : Yanis Verot de l’académie de la Comédie-Française
Avec Florence Viala, Elsa Lepoivre, Serge Bagdassarian, Hervé Pierre, Adeline d’Hermy, Sébastien Pouderoux, Pauline Clément, Clément Bresson, Paula Achache en alternance avec Amalia Culiersi et Louisa Jedwab, et Marceau Adam Conan en alternance avec Viggo Ferreira-Redier et Raphaël Sebah

Crédit photos © Brigitte Enguérand, coll. Comédie-Française

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