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Belles de scène, une histoire de genre au théâtre

Belles de scène © Cyrille Varloff

Agnès Boury, Vincent Heden et Stéphane Cottin signent une très belle adaptation de la pièce de l’américain Jeffrey Hatcher, Complete Female Stage Beauty. Devenue sous leurs plumes Belles de scène, la fresque enchante le théâtre des Gémeaux.

Par sa facture scénographique, sublimé par la mise en scène de Stéphane Cottin, le spectacle porte hauts les couleurs du théâtre post-élisabéthain. Par sa construction, on songe au Kean de Dumas fils. En tout cas, il y avait longtemps que le théâtre ne s’était pas rendu un si bel hommage. Cette histoire du passé résonne si fort à notre présent, que l’on ne peut être que d’accord avec ce cher Marx : L’histoire ne se répète pas, elle bégaye.

Que la fête commence.
Belles de scène © Cyrille Varloff

Nous sommes en 1661. Cela ne fait pas si longtemps que les théâtres anglais ont réouvert leurs portes. Car en 1642, Cromwell, décrétant que tous les comédiens étaient des « coquins punissables », avait obtenu leur fermeture. Aujourd’hui, cet acte, nous l’avons éprouvé, moins longtemps certes, mais c’était déjà trop ! Le passage où le personnage de Samuel Pepys (Patrick Chayriguès), chroniqueur de l’époque, évoque sa joie retrouvée, est de toute beauté.

Nous sommes en 1661. Les rôles des femmes sont tenus par les hommes. On peut dire même qu’à part pousser la chansonnette en se trémoussant dans les cabarets, leur place n’est pas sur scène. Ce qui n’est pas le cas en France, où les actrices professionnelles apparaissent dès 1629. On adore le personnage de Nell (Sophie Tellier), actrice en herbe et maîtresse du roi Charles II (Jean-Pierre Malignon). C’est grâce à elle que les choses vont changer.

Jouer à perdre la raison

Nous sommes en 1661. Qui sont ces acteurs qui incarnent les femmes sur scène ? Quelle est leur place dans la société ? Pour reprendre le slogan de Jean-Paul Goude dans sa pub Eram : Est-ce une fille où un garçon ? Un garçon cheveux ou une fille en pantalon ? C’est là la question ! Edward Kynaston (Vincent Heden) est la vedette de Londres. Il excelle en « maniérant » les traits féminins. Il fait un tabac en Desdémone, la belle épouse d’Othello. Alors quand le décret du roi annonce l’interdiction aux comédiens de se glisser dans les rôles féminins, son monde s’écroule. Il est poignant, ce personnage ambigu. Surtout lorsqu’il raconte comment on l’a obligé, dès sa plus jeune enfance, à apprendre les codes féminins pour devenir actrice. En perdant sa « féminité » scénique, il perdra l’amour de son amant le duc de Buckingham (Stéphane Cottin).

Belles de scène © Cyrille Varloff

Nous sommes en 1661. Les femmes n’ont pas leur place dans la société. Sois mère et tais-toi, où servante et cela sera bien. Maria (Emma Gamet) est l’habilleuse de la star. Elle rêve de jouer. Ce qu’elle va faire, mal soit, mais elle a osé. Cette nouveauté séduit Sir Charles Sedley (Patrick Chayriguès, à nouveau). Si son acte a causé la déchéance de Kynaston, il a ouvert la porte des théâtres à toutes les femmes. Bien que blessé dans son cœur, ce dernier va lui apprendre à devenir une « grande » actrice. En retour, elle le fait homme sur scène. Car un acteur peut tout jouer.

Et que vive le théâtre !

Nous sommes en 1661 et nous sommes en 2022. Car cette pièce, par bien des aspects, nous parle encore, même dans certains clichés. L’interprétation des comédiens est un sans-faute. Ce bel hommage au théâtre et à ces animaux étranges qui le font vivre est un des grands succès de cette édition du Festival Off d’Avignon. Et c’est tout mérité.

Marie-Céline Nivière – Envoyée spéciale à Avignon

Belles de scène de Jeffrey Hatcher.
Festival d’Avignon Off Théâtre des Gémeaux.
Du 7 au 30 juillet 2022 à 21h10, relâche les 12, 19, 26 juillet.
Durée 1h35.

Adaptation d’Agnès Boury, Vincent Heden, Stéphane Cottin.
Mise en scène et scénographie de Stéphane Cottin.
Avec Patrick Chayriguès, Stéphane Cottin, Emma Gamet, Vincent Heden, Jean-Pierre Malignon, Sophie Tellier.
Lumière de Moïse Hill
Costumes de Chouchane Abello Tcherpachian.
Musique de Cyril Giroux.

Crédit photos © Cyrille Varlof

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