Mystère et boule de gomme

Cerebrum Yvain Juillard © Philippe Ariagno

Des conférences sur le cerveau, les capacités cognitives et les neurosciences, ça déborde d’un peu partout. C’est même plutôt très à la mode. En revanche, des spectacles sur le sujet, c’est moins fréquent. Donc plus intriguant. C’est la raison qui nous a donné envie de découvrir CEREBRUM, de et par Yvain Juillard. Une intuition que l’on est ravi·e d’avoir suivie.

En latin, Cerebrum signifie Cerveau. C’est ce mot racine que Yvain Juillard a choisi pour titrer sa création. Une conférence-spectacle créée en 2015 à Bruxelles et récréée en 2022 à Paris pour s’adapter à l’espace intimiste d’une des salles du théâtre de la Reine Blanche, à Paris.

L’illusion du monde

Cerebrum Yvain Julliard © Pascal Gely / Hans Lucas

Avant d’être comédien (pour Joël Pommerat, notamment), Yvain Julliard s’est tourné vers les sciences. La biophysique, en l’occurrence, une matière idéale pour étudier de près ce qui l’a toujours passionné : le cerveau et sa plasticité cérébrale. Pendant cette période, il a pu approcher, modéliser et constater les moult mystères de notre boîte crânienne. Il a compris que la réalité était une illusion. Que des réalités, il en existait autant qu’il y a avait d’êtres vivants sur Terre. C’est une résultante du fameux noumène élaboré par le philosophe Kant et avant lui, par Platon.

Il s’agit là de se rendre compte que chacune et chacun d’entre nous faisons l’expérience du monde au prisme de la traduction personnalisée qu’en fait notre propre cerveau. Incluant tout le monde dans son discours scénique (merci de pratiquer un langage inclusif où, pour une fois, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin), Yvain Juillard insiste bien sur le fait que la réalité est phénoménale, façonnée par nos capacités intellectuelles, nos conditionnements psychiques et nos représentations sociales.

Rapport d’étonnement

Pour le prouver, le biophysicien s’appuie sur plusieurs expériences qu’il nous met au défi de relever, enfants comme adultes. Distinguer les couleurs d’un damier, lire un mot au prisme d’un nuage de mots (et le sens différent qu’on peut y voir malgré la même orthographe), fixer une image selon trois points de couleur et cligner des yeux avant qu’ils disparaissent, regarder attentivement une image qui change sous nos yeux de forme sans que l’on s’aperçoive de rien, bref… Des expériences qui nous mettent face à l’évidence que notre cerveau nous joue des tours. Et que l’on voit bien ce que l’on veut voir (ou croire).

Cerebrum Yvain Julliard © DR

Encore plus saisissant : le moment où il nous donne à voir la façon dont sa patientèle heminégligeante conçoit l’espace. Alors qu’il invite l’une des spectatrices à lire un dialogue où elle interprète une docteure, lui simule des cas pratiques où il se met dans la peau de personnes victimes de lésions cérébrales. Après lui avoir demandé de placer une chaise au centre de la scène et de colorier une coccinelle, on se rend compte que la chaise est située très à gauche et que la coccinelle est seulement remplie de moitié. Alors même qu’il explique que ces personnes-là, au moment où elles accomplissent leurs actes, sont certaines d’avoir vu juste. Qui a raison ? Qui a tort ?

Métaphysique de la matière

En léguant un vivier tridimensionnel d’informations (orales, visuelles et graphiques), Yvain Juillard se fait le passeur d’une vision lucide de notre société actuelle. Avec agilité. Si l’on regrette de ne pas l’entendre assez distinctement, CEREBRUM a la qualité d’être incarnée. Dans une histoire, celle de sa rencontre dans un musée à Liège avec un petit bout de papier où un enfant se figure l’humanité dans 100 ans ; dans une parole métaphysique aussi exigeante qu’accessible ; dans un corps en mouvement, présent à soi et à son public ; et dans un ancrage pictural fort. Pour simplifier et égayer sa création, Yvain Juillard propose une galerie d’images, certaines projetées sur écran, d’autres qu’il peint à même le sol (schéma coloré du cerveau et de ses ramifications).

Dans cette conférence-spectacle murmurée sur le ton de la confidence, la pensée est juste, argumentée, éclairée. Entouré de précieux conseiller·ères neuroscientifiques (Yves Rossetti et Céline Cappe), le comédien partage tout ce qu’il sait sur le cerveau, sans ambages, sans secret, sans chercher le sensationnel. Juste dire ce qu’il en est. Et ce qu’il est en suffit à faire sensation. Car oui, le cerveau est extra-ordinaire. Et oui, il a aussi ses limites. Des limites qu’il estime nécessaires pour évoluer à notre rythme. Des limites qu’il déplore voir repoussées par les géants du Web. Google pour ne pas le citer, pris dans une course effrénée vers l’humanité augmentée (au détriment de l’humanité organique).

L’humilité du savoir

EREBRUM, le faiseur de réalité
Texte, mise en scène et jeu : Yvain Juillard © Hichem Dahès

S’il émet beaucoup d’idées, de convictions et d’hypothèses, Yvain Julliard pose également beaucoup de questions. C’est le propre même de la science : n’avoir aucune certitude, aucun préjugé. Qui n’a jamais rêvé de superpouvoirs ? Quelles sont les dangers de ces superpouvoirs présumés ? À quoi sert de rêver de grandiloquence scientifique si c’est pour se poser, in fine, toujours les mêmes questions existentielles ? Ce que nous sommes, où nous allons, ce que nous serons dans le futur…

De cette création lauréate 200 du label d’utilité publique (Cocof), on en ressort assez remué·es. Toutes ces fictions que l’on se raconte, tous ces fantasmes de superpuissance que l’on nourrit, toutes ces capacités potentielles, toutes ses réalités illusoires… C’est vertigineux pour l’âme et salutaire pour la conscience.

Cécile Strouk

CEREBRUM, le faiseur de réalité
Texte, mise en scène et jeu : Yvain Juillard
Festival Avignon OffAvignon-Reine Blanche
16 rue de la fusterie 84000 Avignon
Du 7 au 25 juillet à 14h25, relâche les 12 et 19 juillet
Durée 1h15


Théâtre de la Reine Blanche
2 bis passage Ruelle, Paris 18
Jusqu’au 19 juin 2022, tous les mercredi, vendredi et dimanche
Et du 7 au 25 juillet à Avignon – Reine Blanche

Œil extérieur Lorent Wandon, Joseph Lacrosse, Olivier Boudon
Création sonore Marc Doutrepont
Régie générale et lumières Vincent Tandonnet
Conseils neuroscientifiques Yves Rossetti (CNRS – INSERM) et Céline Cappe (Cerco – CNRS)
Vidéos Stefano Serra & Robin Yerlès

Crédit photos © Philippe Ariagno, © Pascal Gely

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