Marc Lainé, capitaine conteur de la Comédie de Valence

Au cœur de la ville de Valence, dans la Comédie entièrement rénovée, Marc Lainé prend tranquillement ses marques. Arrivé à la tête du CDN en plein confinement, l’auteur et metteur en scène met en place un projet tourné vers les écritures contemporaines. Rencontre.

Quelles sont les grandes lignes du projet que vous souhaitez défendre à Valence ?

La Comédie de Valence © M Monnier

Marc Lainé : Pour parler de mon projet, il est nécessaire que je revienne sur mon parcours et sur ma démarche de création. En effet, tout s’inscrit dans le prolongement logique de ce geste artistique personnel et singulier. Depuis, que j’ai commencé à écrire et à faire de la mise en scène, je revendique de pouvoir hybrider les disciplines et les arts au plateau pour tenter d’inventer de nouvelles formes. Il se trouve aussi que cette recherche formelle se fonde chez moi sur la nécessité première, viscérale, presque archaïque de raconter des histoires. La conjugaison des arts, l’usage croisé de la vidéo, de la musique, des arts plastiques sont toujours là pour servir ces histoires. Par ailleurs, je revendique aussi mon appartenance à un courant de création résolument contemporain. Et donc, quand j’ai postulé à la Comédie de Valence, j’avais l’intuition qu’il était essentiel que dans le paysage français aujourd’hui, un lieu de création tel qu’un CDN puisse représenter ce courant transdisciplinaire. Il est incarné par toute une génération, celle de Julien Gosselin, de Cyril Teste, de Séverine Chavrier ou Anne-Cécile Vandalem entre autres…

C’était important pour vous de faire de Valence, un lieu symbole de ce courant ?

La Comédie de Valence  © Christophe Raynaud de Lage

Marc Lainé : Essentiel. D’autant plus que je vois peu de lieu revendiquer cette étiquette. Au fil de son histoire, le théâtre a évolué, s’est adapté. Il se réinvente au contact des autres arts. Il était pour moi logique que le projet que j’ai défendu devant les tutelles tienne compte de cela, tout en étant au service de grands récits, des grands textes classiques ou contemporains. En remettant les auteurs au cœur de ces expérimentations scéniques transdisciplinaires, je souhaite aussi revaloriser le statut de l’écriture et redonner aux conteurs, aux dramaturges une place essentielle, qui s’était un peu perdue me semble-t-il ces dernières années. La comédie de Valence a été, sous la direction précédente de Richard Brunel et Christophe Floderer, emblématique de la création collective, des acteurs-créateurs, de l’écriture de troupe. Je voulais réorienter le projet et réaffirmer la place centrale de l’auteur.

Vous revendiquez votre statut d’écrivain et d’auteur ? 

Marc Lainé : Clairement. Et j’ai souhaité que cela soit visible dans le projet que je défends. Bien que j’ai fait des études d’arts plastiques, je suis avant tout un fabuliste. Encore une fois, la scénographie, la musique, la vidéo, etc. sont des moyens, des médiums pour donner vie à mes histoires. 

Vous parlez de votre parcours, mais quel est- il ? 

Marc Lainé © Julien Pebrel

Marc Lainé : Il est vraiment caractéristique de cette transdisciplinarité dont je parle. Je suis entré à dix-huit ans l’École nationale supérieure des arts décoratifs de Paris, qui, à l’époque était d’ailleurs dirigée par Richard Peduzzi, un scénographe qui a marqué l’histoire de cet art. Les deux premières années de formation étaient pluridisciplinaires. Jusqu’à présent, je crois que je n’avais pas mesuré en quoi cela avait influencé mon parcours. Durant deux ans, j’ai pu m’essayer à différents médiums, comme la vidéo, la peinture, le design, la gravure, le graphisme etc. Étant un peu réfractaire au cadre scolaire, je n’ai pas mesuré alors la chance que j’avais. J’ai pu dans cette institution toucher à tout, développer ma plasticité d’esprit et éveiller un peu plus ma curiosité. Mes deux parents étaient professeurs de philosophie et écrivains, j’ai baigné très tôt dans un environnement littéraire. Le détour par les arts-plastiques a sans doute été essentiel, il m’a permis de me forger une identité propre, d’affirmer une certaine indépendance vis à vis de cet héritage. Mais avec le recul, si j’ai choisi comme spécialisation la scénographie, c’est que cette discipline faisait la synthèse entre ma vocation nouvelle de plasticien et mon atavisme littéraire familial. À l’époque, j’étais très intrigué par le travail des artistes comme Pierre Huyghe, qui ont marqué les années 1990 et 2000. Je trouvais leurs installations incroyables, car ils y déployaient des récits inédits, ils inventaient de nouvelles formes de narration, portées en partie par les films et les espaces qu’ils fabriquaient. Ensuite, pendant mes deux années d’études de la scénographie, j’ai été confronté à des personnalités comme Guy-Claude François, scénographe notamment d’Ariane Mnouchkine et directeur du département scénographie. J’ai vu alors mon horizon évoluer. Le théâtre a fait son entrée dans mes réflexions, le théâtre comme expression artistique fondamentale, à la fois archaïque et indépassable…

Comment la bascule s’est-elle faite vers l’écriture et la mise en scène ? 

Nosztalgia express de Marc Lainé © Christophe Raynaud de Lage

Marc Lainé : J’avais 22 ou 23 ans. Je sortais des Arts-déco, donc. Jacques Lassalle, metteur en scène et professeur au conservatoire, avait vu mon travail et m’avait proposé d’être à la fois son scénographe, son costumier, son assistant à la mise en scène et, accessoirement, un de ses acteurs. La plongée dans le théâtre a donc été immédiate et totale. La facture de ses spectacles était très classique, loin de ce à quoi j’aspirais, mais cette expérience a été très formatrice. Il avait la certitude que je deviendrai metteur en scène. C’était une preuve de confiance assez inattendue, car à l’époque je n’étais vraiment pas certain de vouloir faire du théâtre mon métier. L’idée a fait tranquillement son chemin. C’est d’ailleurs à cette période, en 2003, que mon histoire avec la Comédie de Valence a commencé. J’ai tout d’abord travaillé avec Christophe Perton et Philippe Delaigue, puis un peu plus tard avec Richard Brunel. J’enchaînais les scénographies. Il y avait comme une forme de facilité, pour moi, à exercer la fonction de décorateur. Une sorte de liberté que j’acquérais en me mettant au service d’autres artistes. Je gagnais bien ma vie, je réalisais entre 4 et 5 scénographies par an. Mais la trentaine arrivait à grand pas, et une certaine frustration s’est emparée de moi. J’ai repensé à ce que disait Lassalle. Il était temps de me jeter à l’eau et de voir de quoi j’étais capable en tant qu’auteur et metteur en scène.

Quelles ont été vos premières expériences ? 

La nuit électrique de Mike Kenny,  mise en scène de Marc Lainé © Juan Robert

Marc Lainé : J’ai remplacé au pied levé Daniel Jeanneteau pour un spectacle tout public qu’il devait mettre en scène dans le cadre de la Comédie itinérante, en Drôme et en Ardèche. Daniel avait dû renoncer à créer ce projet pour des raisons d’agenda. Christophe Perton, alors directeur de la Comédie, et Nicolas Roux, directeur de la production, m’ont proposé de mettre en scène ce spectacle à sa place. C’était, là encore, une preuve de confiance assez inespérée. Pour le public enfant, j’ai voulu créer un spectacle autour de la peur du noir. Mon intuition était de me servir de l’imaginaire de la fête foraine, mais comme “passé au noir”. Tout, absolument tout était noir dans ma proposition scénographique : les ballons de baudruche, les guirlandes d’ampoules, le nez et le costume des clowns… Je n’assumais pas encore mon désir d’écriture. Alors j’ai contacté le formidable auteur britannique Mike Kenny, que j’avais eu la chance de rencontrer en tant que scénographe sur une production anglaise la saison précédente. Ainsi est né La Nuit Électrique, qui a été nommé aux Molières 2009 dans la catégorie meilleur spectacle jeune public. Fort de ce premier succès, nous avons été sollicités pour une autre création, Un Rêve Féroce qui s’est jouée dans la foulée au Théâtre du Rond-Point. Cette fois-ci, je me suis attaqué aux cauchemars. Le dispositif scénique était assez ambitieux. Les spectateurs enfants étaient enfermés dans un lit cage de 12 mètres par 6, dans lequel s’agitaient des monstres pas si méchants que cela. Mais à l’issue de cette seconde collaboration avec Mike, qui avait pourtant été très heureuse, j’ai pris conscience de la nécessité que j’éprouvais d’être l’auteur de mes spectacles.

Revenons à la Comédie de Valence. Comment ce premier mandat s’annonce ? 

Tünde de Tünde Deak © Christophe Raynaud de Lage

Marc Lainé : Il est déjà bien lancé, malgré la crise ! Nous avons réussi à en bâtir les fondations avec les artistes de l’ensemble pluridisciplinaire que j’ai décidé d’associer au projet, comme Alice Diop, Sylvia Costa, Alice Zeniter, Bertrand Belin, Tünde Deàk, Marie-Sophie Ferdane, Stephan Zimmerli, ou Lorraine de Sagazan, notamment. Après la période de confinement, il était important de renouer un lien fort avec les publics, de leur faire découvrir qui je suis et ce que je souhaite mettre en œuvre pour faire de la Comédie de Valence une maison de création où le théâtre le plus novateur s’invente en permanence. 
Je souhaite aussi que la Comédie soit un lieu ressource pour les compagnies régionales. Chaque saison une nouvelle compagnie est ainsi associée et soutenue par le Cdn. Les deux premières compagnies associées ont été Le Désordre des Choses et La Belle-Meunière
La dimension transdisciplinaire de mon nouveau projet irrigue bien évidemment toute l’activité de la maison. D’abord dans le choix d’associer chaque saison un ou une chorégraphe. Mathilde Monnier a été la première. Ensuite grâce à la présence de Cyril Teste dans l’ensemble artistique. Il est le parrain des ART – Atelier de recherche transdisciplinaire – qui sont des temps de recherche proposés à des artistes qui veulent expérimenter des croisements artistiques inédits. Je crois qu’après le chaos que nous venons de traverser – et qui risque de durer encore – il est important d’offrir du temps aux artistes pour réfléchir, pour chercher, sans s’inscrire immédiatement dans une logique de production avec l’efficacité que cela suppose. L’idée de ces ateliers est donc de permettre à un créateur d’explorer un dialogue avec d’autres métiers, pas nécessairement artistiques, de travailler par exemple avec un cuisinier, un sportif ou un scientifique… Chaque saison nous lancerons un appel à candidature pour sélectionner les binômes de ces ART.
Enfin, pour réaffirmer la place centrale de l’écriture, nous avons initié, avec Penda Diouf, les Studios d’Écriture Nomades en Drôme et en Ardèche (SENDA) un dispositif de résidence d’écriture qui permet à des écrivains français ou de langue française d’être accueillis pendant deux mois en immersion dans un des départements partenaires et de recevoir une bourse pour écrire une pièce.
Et bien sûr, je suis très attaché à la Comédie Itinérante, dans le cadre de laquelle j’avais créé mon tout premier spectacle. Ce dispositif de décentralisation a plus de 20 ans d’existence et c’est un fleuron historique de la Comédie qui a permis de mettre en place un véritable maillage sur le territoire. Depuis mon arrivée, nous avons déjà produit quatre spectacles pour la Comédie itinérante, des créations exigeantes qui ont tourné dans les villages donc mais aussi, ensuite, dans le réseau national, rencontrant chacune un véritable succès critique et public (Je suis une fille sans histoire, La vie invisible, Nos paysages mineurs et Tünde).

Propos recueillis par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

La Comédie de Valence
Place Charles Huguenel
26000 Valence

Crédit photos © Christophe Raynaud de Lage, © M Monnier, © Julien Pebrel & © Juan Robert

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